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Voyage dans l’espace et le temps

Névine Lameï, Mercredi, 06 décembre 2023

Something Else OFF-Biennale Cairo est un grand événement international d’art contemporain qui se tient en Egypte. Sa 3e édition a choisi l’emblématique site de la Citadelle du Caire pour accueillir les oeuvres de plus de 140 artistes de 34 pays.

Voyage dans l’espace et le temps
Ahmed Bassiouni. (Photo : Névine Lameï)

Après l’arrêt en 2018, Something Else OFF-Biennale Cairo reprend ses activités. La 3e édition a pour thème What then ? (et après ?). Elle se déroule dans le cadre historique de la Citadelle du Caire. Avec ses couloirs, ses différentes pièces, ses passages étroits, son minaret, ses sous-sols … la Citadelle de Salaheddine accueille les oeuvres de 140 artistes venus du monde entier.

Les installations, peintures, sculptures et vidéos racontent des histoires sur leurs créateurs et leurs origines. Elles soulèvent de nombreuses questions sur « la suite », vers où va le monde ! L’ensemble des oeuvres exposées invite à un voyage dans le temps et dans l’espace, à une balade aventureuse, avec des pièces d’art admirablement agencées à droite et à gauche.

Dès son lancement en 1995 à l’espace Darb 1718 à Fostat, Something Else OFF-Biennale Cairo a affiché sa volonté de s’ancrer dans un territoire. Pour ce, l’événement a invité les artistes à puiser dans des sources d’inspiration locales.

Le lieu où se tient l’exposition offre aux artistes un nouveau terrain de réflexion et permet de repenser le rapport de l’art à l’Histoire, selon Moataz Nasr, directeur artistique de l’événement.


Sumesh Sharma. (Photo : Névine Lameï)

Une fois arrivés à la colline du mont Moqattam dans le pourtour de la Citadelle du Caire, les visiteurs se demandent : faut-il aller à gauche ou à droite ? Puis, ils découvrent qu’il faut simplement suivre les immenses panneaux de couleur rouge, qui indiquent la direction.

Des installations énormes se suivent. Un phare paraît au loin. Ses lumières jaunes scintillent. C’est l’installation de l’artiste Nabil Boutros, qui vit entre l’Egypte et la France. « C’est comme dans les feux d’arrêt, la couleur jaune annonce le rouge, nous indiquant qu’il faut s’arrêter. Je fais un peu la même chose, ici, rappelant au visiteur qu’il y a quelqu’un là-haut qui le surveille constamment », explique Boutros, assis dans l’obscurité totale, près de son installation, durant le vernissage. Il attend qu’on vienne vers lui, de plein gré. Son phare est entouré d’innombrables chaises en bois disposées comme dans les cafés populaires du Caire. « Les chaises sont liées les unes aux autres, formant des séries de trois ou de quatre. Elles sont vides, car désignant métaphoriquement les hommes. Munies de caméras de surveillance et d’alarmes, elles ont une double fonction : la surveillance et l’autocensure. Je me pose la question : Et après ? Jusqu’à quand va-t-on pratiquer l’autocensure ? Est-il possible d’avoir un jour une liberté de parole, des droits individuels ? », affirme Boutros. Et d’ajouter : « N’oubliez pas que je vis en Europe, j’ai donc vécu sans être ni enfermé ni jugé par autrui au sein d’une communauté. En Egypte, le cas est très différent. Tout le monde se mêle de tout ».

Les gardiens de la sagesse

A quelques pas de l’oeuvre de Nabil Boutros, dans un vieux bâtiment, se trouve l’installation captivante de l’artiste norvégienne Marita Isabel Solberg, intitulée Woolgathering for DKS Oslo and Viken. Elle place par terre, dans l’une des pièces, un amas de pelotes de laine, blanches et beiges, liées à des photos joyeuses et colorées des habitants de Tromso (ville du nord de la Norvège, située au nord du cercle polaire arctique). Leurs corps sont enveloppés de laine. « La laine, signe de protection et de chaleur, est une matière très importante en Norvège. Mes oeuvres usent souvent de plantes qui s’articulent autour d’un noyau, pour interpeler les visiteurs et les pousser à explorer tant de connexions. Je cherche aussi, par le biais de mon art, à préserver la nature et à protéger l’environnement », précise Solberg, qui a assisté au vernissage, en étant couverte d’une couette en laine, tapissée de coton biologique. Elle se promenait au sein du public, cherchant à communiquer avec lui pour répondre à la question « Et après ? » de façon tendre et énergétique.


Ali Zaraay. (Photo : Névine Lameï)

Dans le sous-sol du même bâtiment est exposée l’oeuvre de l’artiste américaine Stella Jae, Gods (dieux). Vivant en Egypte, elle a créé des sculptures de divinités mythologiques chinoises, égyptiennes, japonaises, thaïlandaises, grecques : Ouadjet, Artémis, Zoe ... « C’est dans la diversité culturelle et religieuse des êtres humains que réside leur ressemblance. Et puis après ? J’espère que toutes les cultures du monde formeront une mosaïque riche et variée », dit-elle.

Archives de l’invisible

Aux côtés des oeuvres de Stella Jae, expose l’artiste indien Sumesh Sharma, sous le titre d’Archives de l’invisible. Ses collages de photos essayent de définir l’historisation. Ils sont exposés des deux côtés d’un long couloir, mettant en question le système colonial. Celui-ci repose sur une triple domination : culturelle, socioéconomique et politique. L’artiste fait sans doute référence à la colonisation britannique en Inde jusqu’en 1947.

En sortant du couloir de Sharma, il y a tout un pavillon consacré aux peintures grand format de l’artiste et illustratrice suisse Carole Isler. Cette dernière est préoccupée par la condition des femmes égyptiennes qu’elle peint souvent en bleu. « Mes portraits de femmes parlent d’espoir et de passion. En voile ou sans voile, elles font preuve de liberté et d’autonomie. L’interrogation : Et après ? vise à nous faire découvrir une culture, sans chercher à juger les autres », souligne l’artiste suisse.

 La distance zéro

Sur un large terrain vert, à l’entrée de la Citadelle du Caire, l’Egyptien Omar Toussoun expose ses créatures extraterrestres, tout en blanc. Il se pose la question : Et après ? Que va-t-il se passer avec l’arrivée des extraterrestres pour envahir la terre ? « Toute personne a le droit naturel de légitime défense, chacun peut protéger sa maison, sa terre, ses biens … La distance zéro est donc l’espace qui permet la coexistence, l’amitié et l’amour », explique Toussoun, en terminant ses mots par « Vive la Palestine libre ».


Sam Shandi. (Photo : Névine Lameï)

Juste à côté, une chaise en bois poli attire l’attention de par son originalité. Elle a de multiples replis séquentiels, avec des espaces intérieurs vides, de quoi lui donner vie. C’est la chaise conçue par l’artiste égypto-allemande Amira Parree, qui réside à Paris. Installée dans un décor de caravansérail, la chaise a la forme d’un corps humain au dos courbé. L’artiste se demande : Et après ? Que se passera-t-il après tant d’inclinaisons et de soumissions ? « Dans mon travail, je fais le lien entre la vie et la mort, le temps présent et l’au-delà. Le réel se confond à l’imaginaire ».

La guerre, l’exil, le pouvoir et le désir de survie sont des thèmes abordés par l’installation de l’artiste palestinienne Sam Alshaibi.

La création contemporaine étant le miroir d’une réalité faite de crises et de conflits de pouvoir, le plasticien égyptien Ahmed Nawar pose un « Et après ? » dans le sillage de l’actualité politique.

Dans le hall principal du musée royal des carrosses, toujours dans l’enceinte de la Citadelle, est exposée la peinture de Nawar, marquée par son expérience d’ancien combattant qui a participé à la guerre d’usure entre 1968 et 1970. Il a fait la guerre, et cela fait des années qu’il cherche la paix à travers son travail d’artiste.

Conte de fées

Ensuite, Ahmed Bassiouni expose sous le titre d’Ekhtiraq (intrusion). Il cherche à pénétrer les murs de la citadelle, cette forteresse impénétrable qui a longtemps servi de refuge. Influencé par l’art japonais de l’origami, il a utilisé des modèles de cerfs-volants en aluminium, en bois et en carton. Ceux-ci ont réussi à pénétrer les murs de la forteresse, et Bassiouni est parvenu à retrouver sa bien-aimée détenue à l’intérieur de la Citadelle. La fille de ses rêves peut être aussi la patrie prise en otage.

La porte fortifiée du sculpteur britannique d’origine égyptienne, Sam Shandi, se tient seule en plein air. Les visiteurs perplexes se demandent : cette porte fait-elle partie des anciens vestiges de la Citadelle ? L’installation est construite en brique de chaînage. L’artiste friand d’art minimaliste aux formes simples crée une porte de passage entre le passé et le futur, pour tenter de répondre à la question : Et après ?

La porte de Shandi nous mène par la suite à une immense installation, The Garden (le jardin), créée par trois artistes-femmes égyptiennes : Ghada Dweik, Reham Alaa et Mariam Khodeir. Celles-ci lancent un appel de secours, aspirant à une planète sans pollution et à une vie plus saine. A travers des miroirs, des rideaux blancs, des feuilles d’arbre, les artistes ont installé leur jardin. Elles nous invitent à prendre part à un jeu interactif, en passant par un long tunnel muni de petites ouvertures sur les murs, celles-ci nous donnent accès à une vue panoramique sur la ville du Caire.

L’ère du coronavirus

L’art contemporain reflète ainsi les crises de la société et demeure un domaine privilégié pour exprimer nos valeurs. Ceci est vivement ressenti dans Room 20, l’espace dédié aux artistes soutenus par l’Institut Goethe d’Egypte. A savoir : Nourhan Mayouf, Mo Aldi et Valentin Goebel. Les trois artistes s’interrogent chacun à l’aide d’un média différent sur « l’après » du coronavirus. « Cette période de paralysie qui a marqué l’Histoire du monde et qui a entraîné un sentiment collectif d’anxiété et d’isolation », comme ils le disent dans le dépliant de l’exposition.

Plus loin, dans un bâtiment presque isolé du reste de la biennale, se dresse l’impressionnante installation de l’Egyptien Fares Zaitoon, qui donne l’impression de faire face à un monstre prêt à surgir des enfers à tout moment.

Photographe qui a bénéficié d’une résidence artistique à la Cité internationale des arts de Paris en juillet 2023, le jeune Ali Zaraay présente des oeuvres qui captivent l’attention en se focalisant sur les détails du quotidien et sur les questions socioculturelles d’ordre local. Ses photos révèlent une approche anthropologique et ethnologique ; elles montrent des célébrations soufies, des rassemblements de masse dans des rituels coptes, etc. Celles-ci sont accrochées à des murs complètement érodés, interrogeant « l’après-humain ».

Jusqu’au 23 décembre, de 9h à 17h, à la Citadelle du Caire, rue Salah Salem. Page Facebook : Something Else at the Citadel.

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