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Dessiner, documenter, éclairer …

Lamiaa Alsadaty , Samedi, 25 novembre 2023

Plusieurs artistes dessinent sur le vif des scènes inspirées du génocide actuel perpétré contre les Palestiniens. Leurs oeuvres circulent sur la toile, faisant part d’une désolation collective.

Dessiner, documenter, éclairer …
Une photo de famille, par Raëd Al-Qatanani.

Pour exister, il faut résister. Et pour résister, il ne faut cesser ni d’écrire, ni de peindre. Car l’art a toujours été une arme de résistance. Et il l’est davantage grâce aux réseaux sociaux. Ces derniers temps, de nombreux artistes arabes ont publié sur la Toile des dessins esquissant des scènes de guerre atroces et inhumaines, en Palestine.

Le coeur palpite, les larmes coulent, des sentiments bouleversants envahissent les internautes qui font preuve de compassion et d’enthousiasme. Le fait de partager de tels dessins se transforme en un acte de militantisme pour défendre les Gazaouis. Les dessins font le tour de Facebook, Instagram, X (ancien Twitter), etc. de manière « virale » en quelques minutes. Cela permet aux artistes de transmettre aisément leurs idées avec des amis, des membres de la famille, mais aussi avec de nouvelles personnes, en rendant leurs postes publics.

Certes, les oeuvres d’art parlent et il faut absolument les entendre. « Je dessine ce que je ressens. Je suis obsédé par la cause palestinienne depuis les massacres commis par Israël dans le quartier du Cheikh Jarrah, à Jérusalem, en 2021 », indique l’artiste égyptien autodidacte Yassin, faisant référence aux violations de l’occupation qui ont visé plus de 500 citoyens arabes vivant dans 28 maisons, lesquels étaient menacés d’être expulsés au profit des colons israéliens.


Dessin de Sally Samir : « Où sont les enfants ? Ils sont morts sans rien manger ! », dit une mère, en pleurant ses petits.

Les dessins de Yassin, né en 1994, ont récemment envahi la toile. Il a trouvé en l’art une façon de pallier le traumatisme qui a marqué son enfance, à savoir la torture qu’il a subie sous forme de châtiments corporels, faisant partie soi-disant de la « bonne éducation » et la vie de vagabondage dans les rues cairotes après avoir fui la maison familiale située dans une des provinces égyptiennes défavorisées.

Jeune, il s’est retrouvé en prison et devait apprendre à accepter les quatre murs de sa cellule. Les quatre coins du sketch exprimaient ainsi le fait d’être prisonnier d’un destin qui le faisait grandir prématurément. « Les papiers et les stylos m’ont suffi pour vaincre le temps et me défouler », lance-t-il.

L’enfance et la résistance

Sur sa page Facebook, il publie des dessins réalisés à partir de scènes vues à travers les vidéos qui inondent le web. Il laisse libre cours à ses émotions, sans rien choisir au préalable. Aquarelles ? Feutres ou crayons ? Peu importe. C’est la scène qui le guide vers le matériel nécessaire. Alors parfois une scène comme celle de l’expulsion massive est doublement représentée : une fois en noir et blanc à l’aide d’un stylo à plume, mettant en scène une mère en train de transporter ses enfants, et une autre fois en couleurs, avec de la peinture à l’huile, montrant un père portant ses enfants sur les épaules, dans les bras ou les tenant par la main. Les enfants dessinés par Yassin sont toujours accompagnés de fleurs. Symbole de la fragilité de la vie, on dirait aussi une façon de les consoler.

Le graphiste et illustrateur syrien Raëd Al-Qatanani a publié, pour sa part, de nombreuses oeuvres frappantes. Malgré la tragédie intense qui en déborde, celles-ci reflètent un esthétisme engendré par son style minimaliste. La simplicité est mise en avant ; le contraste entre le noir et blanc et l’intrusion du rouge créent un état de perturbation, de questionnement et accentuent la dramatisation. Parmi les oeuvres les plus saisissantes d’Al-Qatanani figure le dessin d’une paire de chaussures d’enfant entachée de sang, avec l’interrogation : « De quoi est-il coupable ? ».


L’Expulsion par Yassin.

Sur une autre oeuvre, un père de famille porte deux sacs, également entachés de sang, avec comme titre : Photo de famille. Et une troisième montre un bras ensanglanté et une longue natte, accompagnée d’une phrase prononcée par une petite fille qui vient d’identifier le cadavre de sa mère : « C’est maman, je peux la reconnaître à ses cheveux ! ».

Les enfants palestiniens constituent le thème principal traité par la peintre jordanienne d’origine palestinienne Suad Abou Toq. Attristée par ce qui arrive aux enfants de son pays, qui ne connaissent actuellement que la mort au lieu de mener une vie normale, Abou Toq publie sur sa page Facebook des dessins d’enfants, dont une toile inspirée d’une vidéo qui circule sur la Toile. On y voit un enfant embrassant un martyr, en disant : « Il sourit ! ».

L’artiste, qui n’avait jamais assisté à des expositions d’art jusqu’ici, conçoit sa page Facebook comme un espace pour conserver la mémoire. « J’espère que mes petits-enfants verront les dessins un jour et s’interrogeront sur la Palestine, afin de connaître son histoire, ainsi que leur ennemi », a-t-elle déclaré dans la presse, en affirmant que l’impact du peintre, tout comme l’écrivain, est immortel.

Le keffieh couvrant le visage

Diplômée de la faculté d’éducation spécialisée de l’Université de Mansoura, en Egypte, Elham Fouad anime des ateliers de dessins pour enfants depuis un certain temps. Elle aussi a choisi Facebook pour lui servir comme « vitrine d’exposition ». Elle y publie ses dessins tournant autour de la résistance. Ce sont des portraits d’hommes et de femmes dont les visages sont couverts par le fameux keffieh palestinien (écharpe à carreaux en noir et blanc, symbole du nationalisme palestinien).

Par ailleurs, l’Egyptienne Sally Samir, dont les dessins inspirés de la guerre de Gaza ont connu beaucoup de succès, s’abstient de se prononcer quant à son travail à l’heure actuelle. Elle préfère rester dans l’ombre et laisser ses dessins parler pour elle et pour les Gazaouis. Pour elle, il est hors de question de faire de la surenchère ou de tirer profit de la situation. Pourtant, les dessins de tous ces artistes sont très sollicités et certains d’entre eux ne cessent de recevoir des demandes d’achat en ligne.

Sally Samir dessine toujours sur un fond blanc des scènes, tirées du quotidien catastrophique des enfants, accompagnées de leurs propres mots. Les phrases prononcées par ceux qui ont perdu les siens sont épouvantables. Pour atteindre un public plus large, l’artiste a refait certains dessins en traduisant les commentaires en anglais. Ainsi, elle peut faire passer le message en Occident. Ces traces concrètes du génocide actuel resteront dans la mémoire humaine.

« Savez-vous quel sort attend les histoires que nous n’avons pas écrites ? Elles deviendront la propriété de nos ennemis », souligne l’écrivain et poète palestinien Ibrahim Nasrallah. N’en est-il pas de même pour les histoires que nous ne dessinons pas ?

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