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Mahmoud Mohieddine : Les pays de la région doivent réviser leur modèle de financement du développement

Salma Hussein , Samedi, 04 novembre 2023

Mahmoud Mohieddine, directeur exécutif au sein du FMI, critique le modèle de croissance économique de la région MENA basé sur l’endettement extérieur et appelle à des alternatives basées sur la localisation du développement.

Mahmoud Mohieddine

Al-Ahram Hebdo : Comment la performance économique des pays de la région MENA, notamment celle des pays non-pétroliers, sera-t-elle affectée par la guerre de Gaza ?

Mahmoud Mohieddine : Dans la région, les conditions extérieures sont toujours à blâmer. La pandémie, la guerre en Ukraine et maintenant la guerre à Gaza … Comme conséquence des développements récents, nous voyons déjà une hausse de 7 à 8 % des prix du pétrole. Le tourisme sera affecté. Nous ne savons pas encore s’il y a eu des annulations de réservations, mais qui se rendra dans une région où il y a des affrontements (militaires) ? Par ailleurs, si les taux de croissance sont positifs, ils sont inférieurs aux taux visés. L’inflation, à l’exception de quelques pays du Golfe, est supérieure à celle visée. Donc, les deux principaux indicateurs de l’activité économique vont mal. Dans ces conditions, nous avons des doutes sur la progression des investissements et de l’emploi.

— Comment peut-on relancer les économies de la région en dépit des conditions mondiales défavorables ?

— La région doit être moins dépendante de l’économie mondiale. Nous ne pouvons plus compter sur ce qu’on appelle les « retombées positives de l’économie mondiale », car celles-ci sont en recul avec le ralentissement économique en Chine et dans les autres économies développées. Cette situation nous incite à revenir à des projets longuement oubliés, comme la coopération régionale en matière d’investissement et de commerce. Ce n’est pas du panarabisme mais du pragmatisme. Les tensions géopolitiques font que les pays de la région ne peuvent plus dépendre des investissements étrangers. En plus, il y a des problèmes au niveau du système commercial mondial. J’appelle donc à une nouvelle politique industrielle visant à localiser le processus de production, selon les avantages relatifs propres à chaque pays. Ce projet s’inspire du modèle égyptien de la période 1920-1954 qui a vu la création de la Banque Misr et la base de l’industrie égyptienne privée. Notre région est appelée à adopter une politique industrielle nouvelle, orientée vers l’intérieur, et une politique commerciale protectionniste. Les Etats-Unis, par exemple, ont dirigé leur financement vers l’amélioration de l’infrastructure et le développement social. Ils ont adopté la loi sur la réduction de l’inflation qui préconise notamment les projets liés au climat, un secteur désormais sujet à la protection de la concurrence étrangère. Pareillement à l’Union Européenne (UE) et à son Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF) adopté en 2022 que je considère comme une réaction européenne aux politiques américaines. Le Japon, lui, a consacré un immense financement à ses 400 plus grandes firmes dans le cadre d’une nouvelle politique industrielle à caractère protectionniste. Certes, nous ne pouvons pas appliquer une politique similaire parce que nous n’avons pas les mêmes capacités en matière de recherches et de développement technologique. Nous pouvons cependant nous inspirer de deux orientations, à savoir la durabilité et la transformation numérique. Nous avons besoin de politiques capables d’attirer des investissements étrangers porteurs de technologies. L’investissement étranger doit être perçu comme un moyen de localiser la technologie, et non pas comme un outil de financement. Nous avons, en Egypte, l’exemple réussi de l’usine Samsung. Mais nous avons besoin d’une centaine d’exemples réussis, et pas seulement de Samsung. Nous avons besoin de ce type d’investissement dans la région.

— Mais cette grande interdépendance avec le monde extérieur n’est-elle pas en contradiction avec la tendance mondiale qui consiste à remplacer les importations ? L’Onu appelle à augmenter la dépendance vis-à-vis des produits locaux venant notamment des petits agriculteurs ...

— Il ne s’agit ni de promouvoir l’exportation ni de remplacer les importations. L’objectif est une croissance économique durable qui touche la vie de la population, une inflation modérée et un plus grand degré de justice dans la répartition des revenus. Il faut traiter les choses au cas par cas. Je ne peux pas appeler un pays qui souffre de pénurie d’eau à être autosuffisant en blé. La notion de diversification économique est absente dans la région. Les institutions financières mondiales et les organisations onusiennes estiment que les taux de croissance de la région sont bas et ne peuvent pas compenser le recul qui s’opère depuis 2019. Même avant 2019, la croissance économique était plus faible que la croissance de la population. Nous avons donc assisté à un recul des revenus per capita, d’où la frustration et l’insécurité chez un grand nombre de familles incapables de répondre aux besoins de la vie quotidienne et incapables de maintenir un niveau de vie semblable à celui de leurs parents.

— La dernière décennie a vu une grande coopération entre la région MENA et le Fonds Monétaire International (FMI). Comment voyez-vous cette coopération ?

— Avoir recours au FMI n’est pas une promenade de santé. Le FMI n’est ni une institution philanthrope ni une institution de développement. Il a un objectif unique : rééquilibrer la balance de paiement et le budget de l’Etat. Cela a un prix élevé sur le court terme. Même si le FMI affirme qu’il a les yeux rivés sur les aspects sociaux et que ses politiques ont un côté humain et social, la nature fondamentale de ses programmes implique des coupures dans les dépenses publiques et une réduction de la dette publique. La croissance, pour le FMI, n’est pas un indicateur de développement mais un outil pour minimiser les risques macroéconomiques. Certains pays en négociation avec le FMI ne sont pas conscients de ces lacunes. En effet, il faut faire la part des choses et mesurer les lacunes et les avantages. Dans le monde d’aujourd’hui où il y a beaucoup d’incertitudes, un accord avec le FMI est un certificat de confiance. Mais je ne dois y avoir recours qu’en cas de grande nécessité. Le FMI n’a pas été créé pour être une source permanente de financement des programmes de réforme. Sa politique vise à décourager les pays à s’endetter. L’institution impose des taux d’intérêt croissants (les surcharges) aux pays dont l’endettement excède leurs quotas.

— Vous avez mis en garde les pays en développement contre les méfaits de l’endettement extérieur. Comment ces pays peuvent-ils sortir de l’impasse de l’endettement ?

— J’ai dit en 2015 que les taux d’intérêt bas sont toujours suivis d’une élévation brusque et prolongée des taux d’intérêt, ce qui engendre une sortie en masse des capitaux étrangers, menant ainsi à des dévaluations des monnaies locales et des vagues d’inflation. Dans les pays en développement qui font face à des défis concernant le remboursement des dettes, le système est très difficile à changer. Il s’agit de graduellement réduire les dettes. Par exemple, en 2004, l’Egypte a décidé de ne s’endetter qu’à un montant équivalent au montant remboursé chaque année. Et donc un plafond a été fixé pour l’endettement extérieur et le niveau d’endettement extérieur a baissé par rapport au PIB. Nos pays n’ont pas un problème de remboursement mais ont besoin de mieux gérer les liquidités. J’appelle à réaliser des taux de croissance élevés. Cela améliore automatiquement les indicateurs économiques.

Il faut donner la priorité à la gestion de la dette publique. Il faut tenir compte des indicateurs comme le service de la dette par rapport aux exportations et par rapport aux réserves internationales. Il n’est pas correct d’utiliser un seul indicateur pour mesurer la santé de l’endettement, qui est le ratio de la dette publique par rapport au PIB.

En gros, je ne suis pas en faveur de l’emprunt extérieur. Le financement du développement doit être mobilisé à travers les ressources domestiques. Non seulement à travers les impôts, mais aussi à travers l’épargne locale.

— Ces dernières années ont vu , en Egypte, une progression des fortunes d’une minorité. Nous avons, d’autre part, un taux d’intérêt de plus de 20 %. Pourquoi ce taux n’encourage-t-il pas les gens à épargner davantage ?

— Car les richesses sont mal distribuées. Mais surtout parce que le système de mobilisation de ces richesses est déficient, non seulement en Egypte mais aussi dans tous les pays de la région. Les systèmes de sécurité sociale, d’épargne contractuelle à long terme et d’assurance privée complémentaire sont obsolètes et font perdre les potentielles épargnes dans nos économies. C’est pourquoi nous n’avons jamais vu de taux d’épargne similaires à ceux des pays asiatiques (30-35 % du PIB). Ces pays n’ont pas eu besoin d’emprunt extérieur pour financer leur développement. Nous devons donc réviser notre modèle de financement du développement et augmenter l’épargne et les investissements locaux.

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