Lundi, 04 mars 2024
Al-Ahram Hebdo > Au quotidien >

De la musique au féminin

Dina Bakr , Samedi, 21 octobre 2023

De plus en plus de troupes musicales formées uniquement de femmes voient le jour. Une façon de s’imposer dans un milieu plutôt masculin, mais aussi de faire entendre la voix des femmes, au sens propre comme au sens figuré.

De la musique au féminin
Les chansons humoristiques abordent les souffrances des femmes au quotidien.

Al-Haramlek est le nom que porte le groupe musical dirigé par la cheffe d’orchestre Marwa Amr Abdel-Moneim. Elle avait, au départ, choisi le nom basic de « Groupe de filles », mais elle s’est vite rendu compte que l’appellation ne captait pas l’attention de son entourage. Elle a fini par choisir Al-Haramlek, c’est-à-dire c’est le harem, l’espace intime de la maison où se regroupent les femmes. Car pour elle, Al-Haramlek évoque subtilité, respect et pudeur. Des qualités et des valeurs morales qui caractérisent les membres de son groupe. « Je rêvais de former un groupe musical féminin, bien avant l’apparition du groupe Al-Haramlek sur scène. Ayant constaté que le nombre de musiciennes qui jouent dans les groupes mixtes était limité, je voulais donner une chance à celles qui diffusent des vidéos sur Facebook d’avoir un nouveau créneau musical avec des spectacles vivants et interactifs », commente Marwa, qui baigne dans la musique dès son jeune âge : elle est la fille de Amr Abdel-Moneim (1955-2021), un célèbre chef d’orchestre de la troupe de musique arabe Awtar.

Dès qu’elle avait exprimé son désir de former un groupe musical féminin sur sa page Facebook, 200 femmes ont présenté leur candidature. N’ayant ni d’endroit propice aux rencontres, ni même de bureau, le rendez-vous pour la sélection a été fixé chez elle. « Avant de se présenter au rendez-vous, j’ai eu au téléphone les mères ou les maris de ces jeunes femmes pour les mettre en confiance et leur dire qu’ils n’ont rien à craindre de moi », affirme Marwa, en poursuivant que dès que ses interlocuteurs apprennent qu’elle est violoniste et professeure à la faculté de pédagogie, ils sont rassurés.


Savoir jouer son rôle de mère tout en étant musicienne professionnelle, c’est possible.

Entre femmes, on se comprend

Les coulisses de sa troupe musicale dévoilent de nombreuses histoires. Pour créer Al-Haramlek, elle a choisi 25 femmes avant de fixer la date de son premier spectacle musical qui s’est tenu le 7 octobre 2017 à Beit Al-Séheimi. Mais les obstacles qui ont entravé son périple n’étaient pas faciles. Etre à la fois épouse et cheffe d’orchestre lui a cependant permis de saisir les difficultés des autres membres de sa troupe. Première décision : les horaires et les lieux des répétitions doivent être flexibles. Par exemple, lorsqu’une musicienne ne peut pas quitter la maison pour des raisons liées à la garde des enfants, Marwa décide que la répétition se déroule chez elle.

Par ailleurs, les membres de la troupe musicale sont suffisamment informés à l’avance de la date du concert suivant. Au niveau de l’allure, elles doivent porter une tenue plutôt sobre. Mais il leur arrive parfois de porter un costume traditionnel, comme lors d’un concert de musique orientale. « L’une des musiciennes était enceinte, alors, on avait choisi une tenue orientale ample que toutes ses collègues ont portée. On a camouflé son ventre, et en même temps, ça a donné un ensemble parfaitement harmonieux et chic sur scène », raconte Marwa. Les musiciennes peuvent aussi ramener leurs enfants et les laisser s’amuser dans les coulisses lors des répétitions préparatoires, ce qui permet aux mamans de travailler, de les surveiller de loin et d’intervenir en cas de besoin. « Donner la tétée ou calmer son petit est possible dans le groupe Al-Haramlek. Je me souviens de la chanteuse Amani qui, au moment de la pause, donnait le sein à son bébé », confie Balsam Abou-Zeid, l’une des chanteuses.

Autre scène, autre image. Ritmo Band est une troupe musicale composée de 6 femmes. Depuis un an et demi, elles se produisent sur scène et ont présenté plus d’une trentaine de spectacles. « Nous sommes toutes des amies d’enfance, mais c’est la passion de la musique qui nous a rassemblées », précise Myrna Shalaby, chanteuse du groupe Ritmo Band. Elle ajoute avoir entendu parler de l’excellence des hommes en musique ; pourtant, en ce qui concerne la composition musicale, le groupe Ritmo Band combine des sons, des instruments et des voix pour atteindre différents effets. « Nous avons notre propre style musical, et en ce qui concerne l’interprétation, nous ajoutons nos touches personnelles. C’est le meilleur moyen de se démarquer, capter l’attention du public et gagner en audience sur scène », décrit Myrna. Elle mentionne le feedback d’une auditrice suite à un concert : « Vous êtes différentes, vous faites preuve d’ingéniosité, nous avons un lien d’âme avec vous. Comme si notre langage musical avec cette touche féminine a eu un impact différent chez notre sexe ».

La musique orientale, anglaise, française, la dabkeh libanaise, le raï et la musique du Golfe sont joués à Ritmo Band. « C’est un travail de groupe. Toutes les six, nous savons lire et écrire une partition de musique. Actuellement, nous travaillons sur notre première chanson : paroles, composition et arrangement compris. Notre rêve est de devenir un groupe musical connu dans le monde », précise-t-elle.

Chanter les causes féminines

Wana Fi Tariqi Lil Saada, Chebchebi Itqataa (alors que j’aspirais à la joie, mes chaussons ont été déchirés), fredonne avec un dialecte familier la troupe Bahgaga (joie intense). Une ambiance d’humour, de gaieté et de joie revêtit le lieu. Les rires qui se mêlent avec les mélodies donnent envie de danser.


Ritmo Band rêve de faire une percée sur la scène internationale.

Le rêve de cette troupe formée de la gent féminine de se faire connaître dans le monde de la musique est devenu enfin une réalité. Un groupe de musique est fondé par le compositeur Ayman Helmi en 2015. Il est constitué de 5 chanteuses dont les paroles des chansons teintées d’humour font écho aux préoccupations quotidiennes des femmes. Tante Dossa, Yalla Kheir I Don’t Care, My Baby Kills Me. Des chansons qui présentent les travers de notre société ou la condition de la femme : Une dame qui se demande pourquoi sa jolie fille n’est pas encore mariée, le poids des traditions, l’amour perdu, etc. « A travers nos chansons humoristiques, nous abordons les problèmes auxquels font face les femmes et les filles. C’est une autre manière de faire entendre notre voix. Je pense que nous sommes sur la bonne voie et notre niveau d’audience est en hausse », lance Weam Essam, l’une des chanteuses de Bahgaga, en assurant : « Parfois même certaines poètes animent des ateliers de travail avec nous pour mieux comprendre la situation des femmes et choisir des paroles de chansons truffées d’ironie et de sarcasme ».

Weam pense que les membres de ce groupe musical portent la voix étouffée des femmes. « Pour composer les mélodies de mes chansons humoristiques, je préfère les femmes compositrices. Aujourd’hui, les groupes entièrement féminins sont en vogue, ils ne cessent d’attirer des fans et à chacun ses atouts », affirme Ayman Helmi, qui défend les droits des femmes. Selon lui, les chansons de Bahgaga expriment leur volonté de militer autrement, et même si certains de leurs droits sont acquis, il reste beaucoup à faire. Le chant est un moyen donc de réclamer ces droits, notamment pour celles qui travaillent dans le domaine artistique et musical. « La femme artiste vit des conditions beaucoup plus difficiles que les hommes. Alors, le fait de tendre la main aux femmes en général est important, et je suis solidaire avec elles. Mais en cas de besoin d’une voix masculine, on invite sur scène un artiste pour un duo », affirme Helmi.

Or, si certaines troupes ont commencé à s’imposer partout malgré les remous, il existe des troupes qui ont pu facilement paver leur chemin, surtout dans les milieux où les femmes veulent se sentir à l’aise. Plusieurs groupes musicaux féminins se déplacent pour animer les soirées de henné réservées uniquement aux femmes. Tablet Al-Set (le tambour de la femme) n’est qu’une de ces troupes. « A la veille de mon mariage (leilet al-henna), la troupe de Tablet Al-Set a animé ma soirée à l’orientale. Je voulais me déhancher en toute liberté, m’éclater en portant une robe échancrée et célébrer l’événement entourée des femmes de mon entourage », raconte Mariam, 28 ans, nouvelle mariée.

Une mode ? Peut-être. Pour le moment, il s’agit surtout pour certaines d’un moyen de s’exprimer, de se défendre ou tout simplement d’exister.

Mots clés:
Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique