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Justice sociale : La région arabe à la recherche de la bonne formule

Salma Hussein , Samedi, 30 septembre 2023

Trois personnes sur cinq sont privées de protection sociale dans la région arabe. Face à cette situation, Oman a adopté une loi exemplaire de protection sociale qui bénéficie à l’ensemble de la population. Explications.

Justice sociale : La région arabe à la recherche de la bonne formule

Lors de la Fête nationale d’Oman, le sultan arrive dans l’une des régions les plus éloignées, privée de services publics adéquats. Sur la place Al-Sayeh, les citoyens vulnérables se regroupent et saluent leur honorable invité, un par un. Cette rencontre personnelle est l’occasion pour eux de demander l’annulation de leurs dettes de mariage. Chaque citoyen de ce pays producteur de pétrole, à l’occasion de son mariage, a droit à un morceau de terrain, financé par un crédit (les femmes n’ont pas ce droit). « L’annulation de cette dette est la seule mesure concrète offerte par le gouvernement visant à alléger le fardeau qui pèse sur les citoyens. Et ce, à travers un contact direct entre le sultan et le citoyen », se souvient Samir Radwan, ex-ministre des Finances en Egypte et ancien conseiller au Haut Conseil de la planification à Oman. Il y a dix ans, Radwan a proposé un changement via une coopération officielle avec l’Organisation Internationale du Travail (OIT). C’est de là que la situation a commencé à changer.

Le changement a cependant été lent et plein d’obstacles. Le premier succès a été que les femmes soutenant leurs familles et les habitants des régions lointaines ou désertiques, relativement pauvres, ont reçu des allocations financières. En 2020, le gouvernement a instauré une indemnité chômage qui bénéficie aux citoyens et aux non-citoyens. Mais le grand pas a été franchi au mois d’août dernier. Oman est devenu le premier pays arabe à promulguer une loi permettant l’instauration d’un système de protection sociale étendue à toute la population, avec des bénéfices généreux et variés, un peu sur le modèle des pays nordiques. « C’est une transformation radicale. Le sultanat a adopté plus ou moins toutes les recommandations de l’OIT », salue Stephen Dikk, de Development Pathways, une entreprise de consultation dans le domaine de la protection sociale, qui a contribué, avec l’OIT, à l’étude du cas Oman lors des préparations de cette loi.

Les systèmes de protection sociale aident les populations, notamment les pauvres et les personnes vulnérables, à affronter les chocs, à trouver un emploi, à investir dans la santé et l’éducation de leurs enfants et à protéger les personnes âgées. C’est l’outil le plus efficace pour éradiquer la pauvreté et les inégalités. C’est pourquoi ils sont mentionnés dans les Objectifs du Développement Durable (ODD 2030). Les pays sont tenus de « mettre en place des systèmes et des mesures de protection sociale pour tous, adaptés au contexte national » et de « faire en sorte que d’ici 2030, une part importante des pauvres et des personnes vulnérables en bénéficient ». Mais dans la région arabe, on n’a toujours pas atteint cet objectif.

Le dilemme de l’aide ciblée

La pandémie de Covid-19, suivie de l’inflation mondiale, a dévoilé la précarité des travailleurs dans les pays arabes, dont une grande partie est sans contrat et sans assurance sociale ou médicale face aux chocs éventuels. Le chômage, la maladie, l’invalidité, la maternité et la vieillesse font tomber chaque année des millions de personnes sous le seuil de la pauvreté. Mais on peut éviter cette situation si l’on met en place des systèmes de protection sociale, étendus à toute la population. L’OIT note que la région arabe « souffre d’un manque de couverture sociale ». Par exemple, 15,4 % seulement des enfants de la région reçoivent des bénéfices sociaux. La région ne consacre que 6,2 % du PIB à la protection sociale, un chiffre qui équivaut à la moitié de la moyenne mondiale (12,9 %) et qui est nettement inférieur à celui des pays développés (16,4 %).

Durant les dix dernières années, la plupart des pays de la région arabe ont tenté de changer leurs systèmes de protection sociale. Avec le soutien financier et technique de la Banque mondiale, les subventions universelles à l’énergie et à la nourriture (bénéficiant à toute la population) ont été majoritairement retirées. Les gouvernements ont ainsi réalisé des économies qui devraient être redirigées vers les dépenses sociales (santé, éducation et aides aux plus pauvres). Mais ce scénario ne s’est jamais matérialisé. En revanche, des programmes comme Takafol et Karama en Egypte, PNAFN en Tunisie, Ramed au Maroc, entre autres, ont été introduits. Ces transferts en espèce sont censés cibler les plus pauvres. Mais la Banque mondiale trouve que les pays arabes accordent un financement faible à ces programmes (0,2 % du PIB en Egypte, 0,5 % dans la région Mena contre 0,8 % en Afrique sub-saharienne et 0,9 % la moyenne mondiale). En plus, elle note dans son rapport que beaucoup de pauvres n’ont pas accès à cette aide sociale.

En fait, plusieurs études dans la région et ailleurs dans le monde estiment que le modèle prôné par la Banque mondiale, qui consiste à accorder une aide ciblée, est défectueux. Il s’agit d’une formule qui utilise les algorithmes pour identifier les plus pauvres d’après une liste de critères. Farah El-Shami, directrice du programme de protection sociale au sein de l’Initiative de la réforme arabe, explique que « les erreurs commises avec cette formule d’aide ciblée sont énormes, le taux d’exclusion se situe aux alentours de 50 % ». Ce modèle statistique exclut donc, en raison de sa défection, la moitié des pauvres, que ce soit dans la région arabe ou en Amérique latine. Il aide les plus pauvres, alors que les systèmes de protection sociale sont universels. Ils profitent à toute la population, tout le long de leur vie, en leur garantissant des revenus stables, ce qui leur évite de tomber dans la pauvreté. Ceci grâce à des programmes financés par le gouvernement et les employeurs. « Il faut changer cette pensée afin de passer à des programmes de protection sociale universels », appelait-on lors d’une conférence sur le sujet tenue les 19 et 20 septembre à Amman. C’est ce que Oman a dernièrement tenté de faire.

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