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Le passé, cet espace clos

Yasser Moheb , Vendredi, 23 juin 2023

Dans son nouveau film d’auteur, 19b, le réalisateur Ahmad Abdallah Al-Sayed décortique l’Homme. Et analyse son rapport avec les lieux.

Le passé, cet espace clos
Nasr, le vilain, campé par Ahmad Khaled Saleh ; le gardien par Sayed Ragab.

Nous sommes tous prisonniers de notre espace, il nous domine et on s’y attache ardemment. Tel est le message de 19b, sixième long métrage du jeune Ahmad Abdallah Al-Sayed.

Solitude, vieillesse, nostalgie, amour des animaux et dialogues intergénérationnels … autant de thèmes traités par l’auteur-réalisateur. C’est l’histoire d’un vieil homme — interprété par le comédien Sayed Ragab — gardien depuis une cinquantaine d’années d’une villa abandonnée par ses propriétaires, partis vivre depuis plusieurs années au Canada. Située dans un quartier huppé du Caire, elle constitue tout le monde du concierge, qui y mène une vie de solitaire, refusant d’aller s’installer avec sa fille — interprétée par Nahed Al-Sébaï.

Le concierge passe donc ses jours tranquillement avec une bande d’animaux de compagnie, hébergeant plusieurs chiens et chats du quartier. L’accompagne aussi, dans sa solitude, une vieille radio, faisant partie de sa routine quotidienne : préparer son petit-déjeuner, boire du thé à la menthe fraîche cultivée dans le jardin, etc. Un autre portier, Sokkar — joué par Magdi Atouane — et une jeune voisine qui aime les animaux, La Docteure, campée par Fadwa Abed, passent de temps en temps le voir.

Mais, un jour, deux autres personnages envahissent son monde et bouleversent la vie du gardien du temple, si l’on ose le décrire ainsi. Il s’agit de Nasr et Maradona, qui garent les voitures dans la rue où se trouve la villa numéro 19b.

Le jeune comédien Ahmad Khaled Saleh tient le rôle de Nasr, le vilain malgré lui, qui après avoir passé quelques mois en prison, retourne dans le quartier et se livre à un commerce suspect, tout en s’occupant du parking. Du jour au lendemain, il décide de squatter une partie de la villa, malgré le refus du vieux gardien. Violant la vie privée de ce dernier, il cherche à imposer ses règles, et le gardien se trouve pour la première fois contraint d’affronter directement cet intrus, costaud et vulgaire. Il veut défendre ses animaux, ainsi que les droits des propriétaires du bâtiment. D’où un vrai combat, tantôt caché, tantôt annoncé, entre le gardien et le jeune envahisseur.

L’espace en héros

Ainsi, le lieu joue le rôle d’unificateur, c’est là que se meuvent les protagonistes et que se déroulent les événements. Le réalisateur abandonne les espaces ouverts qu’il avait l’habitude de filmer dans ses oeuvres précédentes, comme Héliopolis, Microphone et Leil Kharégui (nuit extérieure), et place sa caméra dans un espace clos et déserté, loin de l’agitation de la ville.


Subtilité du jeu et du clair-obscur.

A travers cet espace, il tente d’aborder les vices humains, de manière exhaustive. Parfois, c’est lent bien sûr, pas très joyeux et même un peu long, mais rien de prétentieux. A certains moments du long métrage, on a l’impression que la maison est dotée d’une volonté qui lui est propre, qu’elle embrasse ceux qui l’aiment et tentent de la préserver.

19b n’est pas forcément un film grand public malgré son sujet universel. Il cherche à créer volontairement une certaine distanciation qui rejette toute lecture directe. Comme dans presque toutes ses oeuvres, Ahmad Abdallah préfère suggérer qu’exposer, et il le fait remarquablement bien. Il affiche clairement un minimalisme appuyé, une grande brutalité, pouvant conduire à de multiples émois, et c’est la cause parfois de la longueur ressentie, notamment vers la fin.

Dès le départ, nous savons où nous allons, puisque les ruptures de ton sont rares. L’émotion est toute en retenue : des couleurs tempérantes, très peu de mouvements de caméra agités et vifs, avec des clairs-obscurs bien mesurés. Aucun artifice ne semble être toléré dans les zones dramatiques ou esthétiques créées par le cinéaste.

Sa grammaire filmique se compose très souvent de plans fixes aux cadres parfaitement soignés, avec une certaine profondeur de champ. Le montage est relativement lent, et l’ambiance peut même paraître froide mais pleine d’émotions.

En établissant l’espace sonore du son d’une radio venant d’une époque romantique et simple vers l’extérieur, une cassette dont les chansons ont été choisies avec soin, la bande musicale signée Youssef Sadeq est tout le temps présente-absente. Ce dernier s’est servi d’une chanson de Mohamad Abdel-Motteleb, Fi Qalbi Gharam (une passion ravage mon coeur), comme thème principal. Ainsi, la rengaine reste omniprésente tout au long du film. Le réalisateur se sert également d’extraits des chansons de Abdel-Motteleb et d’Oum Kalsoum pour exprimer l’état d’âme de son protagoniste.

Les mouvements doux et bien mesurés de la caméra de Moustapha Al-Kachef attirent l’attention vers un jeune chef de photo assez prometteur. Jouant de la lumière et de son absence avec beaucoup de finesse et d’élégance, il nous fait saisir la beauté et la profondeur des relations entre le gardien, ses animaux-compagnons et le lieu qu’il habite.

Un casting réussi

Le film n’aurait certainement la même envergure sans la puissance d’interprétation de Sayed Ragab. Ce comédien sexagénaire se donne corps et âme à son rôle intensif et impressionnant.

Comme d’habitude, Nahed Al-Sébaï, dans le rôle de sa fille, ne cherche pas à séduire les spectateurs, mais laisse libre cours à sa passion pour les personnages profonds, en apparence plats et neutres. Quant à Ahmad Khaled Saleh, dans le rôle de « Nasr le vilain », il est sans doute la surprise de l’oeuvre. Car il y paraît beaucoup plus mûr, tour à tour violent, rude, fragile, mais toujours simple et convaincant. Sa performance épouse à merveille ce script dont les détails sont pourtant peu nombreux.

Bref, tous les comédiens sont au diapason d’une histoire assez touchante et sincère, y compris ceux des seconds rôles. C’est un film qui nous incite à repenser notre passé qui nous encense de souvenirs, qui nous sert de refuge, mais qui risque aussi de se transformer en une prison.

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