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Issa ou la tragédie des migrants africains

Yasser Moheb , Samedi, 03 juin 2023

Le court métrage égyptien Issa .. Je vous promets le paradis, de Mourad Moustafa, projeté dans le cadre de la Semaine de la critique, a remporté un prix spécial décerné d’après le vote des critiques. Focus.

Issa ou la tragédie des migrants africains
La traversée pour une vie meilleure.

Dans le cadre de sa participation à la section la Semaine de la Critique, section parallèle cannoise dédiée aux premiers et seconds films, lors de la 76e édition du Festival de Cannes qui vient de s’achever et d’annoncer son palmarès, le court métrage égyptien Issa .. Je vous promets le paradis, réalisé par Mourad Moustafa, a remporté le prix Le Rail d’Or. Un prix décerné, d’après le vote d’un jury spécial composé de 100 membres et critiques de cinéma, au meilleur court métrage de la Semaine de la Critique.

Signant là son quatrième long métrage, suite aux trois oeuvres What We Don’t Know About Mariam (ce qu’on ignore de Mariam) en 2021, Khadiga en 2021 et Ward et la fête du henné en 2022, sélectionnées toutes au Festival de Clermont-Ferrand, Mourad Mostafa reste fidèle au chemin qu’il a tracé par ses films précédents. Il livre ici un nouveau court métrage fort et sobre, au sujet sombre et tragique, orné par une esthétique bien recherchée.

Issa est un jeune migrant africain de 17 ans vivant en Egypte. En provenance d’Afrique subsaharienne, il mène une vie assez simple dans l’une des villes égyptiennes, au sein d’une communauté de ses compatriotes, jusqu’au jour où un grave accident jette son ombre sur la région où il vit. Suite à quoi il décide de chercher une embarcation qui permettra à sa compagne et sa fille de traverser la Méditerranée, à la promesse d’un avenir meilleur.

Sur cette trame relativement simple, le jeune cinéaste Mourad Mostafa nous fait suivre en 25 minutes — la durée de son court métrage — quelques heures du parcours du jeune Issa. Un parcours semé d’écueils : il vient de témoigner d’une bagarre qui a mené à la mort de trois personnes, tout en ayant à charge un bébé qu’il s’agit de faire traverser la Méditerranée.

Pourtant, si le décor multiplie quelque peu les marqueurs de pauvreté — murs qui s’effritent, charpentes de voitures abandonnées, etc. —, le réalisateur évite les clichés du film au thème fané et cherche à présenter son sujet très universel, plus ou moins à sa façon.

Immobilité et silence significatifs

Il faut souligner que le pari de réussir à partir d’un tel pitch, maintes fois discuté sur les écrans partout dans le monde, consiste donc à présenter un visuel qui séduit surtout par sa beauté esthétique tout en reposant en grande partie sur les épaules du personnage et acteur principal, Issa, interprété par Kenny Marcelino.

La caméra s’accroche à son visage placide, qui n’exprime ni peine, ni doute, ni douleur, seule une souffrance innée qui refuse d’être déclenchée. Le court métrage débute ainsi par un long plan fixé sur ce visage serein, qui attire avec sa simplicité le regard du public. Plus loin, dans certains cadres, son corps commence à se détacher des murs qui l’entourent, comme s’il sortait de l’image.

Ce figement et cette immuabilité dominent en grosso modo tout au long du métrage. Alors que d’aucuns pourraient imaginer une attente plus fiévreuse des migrants pour quitter vers l’autre rive de la Méditerranée, nous voyons Issa et sa compagne — jouée par Kenzi Mohamad — encore plus calmes, déterminés à accepter ce que le destin leur réserve. De même, la caméra les suit avec une quiétude excessive, même lorsqu’elle se contente de capter leur image en longs plans fixes. Cette tranquillité s’énonce — davantage — du silence des personnages. La bande son transmet seulement, ou presque, le bruit de l’entourage, avec quelques rares interventions sonores. De quoi, l’action de Issa reste presque floue tout le long de l’oeuvre, et seule l’imagination du spectateur permet d’expliquer une intention. Seul parle un prêtre qui lui propose de lui confier son enfant. Ce manque de dialogues et de paroles rend les actions des personnages assez abstruses, comme le titre, Issa.. I Promise You Paradise (Issa .. Je vous promets le paradis) : est-ce que le paradis dont il est question est l’Europe ou celui promis par le religieux ? C’est à chaque récepteur, alors, de saisir la signification qui lui est plus logique.

Toutefois, si l’on note la nature calme et sereine dessinée par le réalisateur-scénariste pour le héros, l’entassement des problèmes et des souffrances qu’il endure, les conseils que lui offre le prêtre, mais surtout son prénom — Issa —, dont le choix n’est pas certes par pur hasard, on peut sentir une certaine référence volontaire, quoiqu’indirecte, aux signifiants religieux.

Jeu de contrastes esthétiques

Si le charisme de l’acteur explique en grande partie l’importance qui lui est accordée, sa présence à l’écran est renforcée par le travail du décor et de la photographie. Celui-ci repose en effet sur une opposition recherchée entre les scènes de l’intérieur, baignées presque toutes dans un rouge vermillon, et celles de l’extérieur, où le ciel s’avère d’un bleu profond.

Ce travail de contraste, presque caractéristique dans l’esthétique de Mourad Moustafa, apparaît également au sein d’un même plan : la caverne sombre, abritant un immense lieu de prières, qui s’ouvre sur un ciel clair et vif, alors que l’attente des migrants sur la plage d’Alexandrie a lieu sur une plage au sable blanc, qui s’oppose au bleu garni du ciel. Un travail d’opposition toujours délectable, jamais directement prononcé, mais qui apparaît sous nos yeux par l’évidence de la simplicité.

Pour conclure, Issa .. Je vous promets le paradis reste un court métrage intéressant, chargé d’émotions. Il est d’une structure simple mais intelligente, à travers laquelle le jeune réalisateur Mourad Moustafa fait preuve d’une maîtrise assez prometteuse de ses outils artistiques. A attendre donc son premier long métrage, toujours sur les marginaux, en état actuellement de préparation.

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