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Les excavateurs et la chasse aux trésors

Rasha Hanafy , Dimanche, 05 février 2023

Le roman de Nasser Iraq Al-Antikhana. Musée de Boulaq figure avec quatre autres fictions égyptiennes sur la longue liste du prestigieux prix littéraire du Booker arabe. L’écrivain y raconte une affaire de vol d’antiquités inspirée de la réalité.

Les excavateurs et la chasse aux trésors

« L’argent non surveillé encourage au vol », ce fameux proverbe égyptien peut résonner dans nos têtes en lisant le roman de l’écrivain égyptien Nasser Iraq Al-Antikhana. Musée de Boulaq (l’Antique Khan. Musée de Boulaq). L’auteur y présente un autre aspect de la présence étrangère en Egypte, en évoquant le rôle des missions archéologiques. Plusieurs parmi leurs membres ont rendu de grands services au pays, quant à la découverte de ses monuments et leur préservation. Cependant, certains d’eux ont exploité ses trésors, les ont offerts à leurs proches ou les ont vendus dans des salles de vente aux enchères à Londres.

Les événements du roman se déroulent au cours de l’année 1879, précisément les derniers mois du règne du khédive Ismaïl. A cette époque, il n’y avait pas encore de musée pour placer les collections découvertes par les missions archéologiques étrangères. Le Musée de Boulaq est le premier véritable musée public d’antiquités situé au Caire. Il a été fondé par l’égyptologue français Auguste Mariette, et à l’époque, on l’appelait l’Antique Khan.

Le livre expose les richesses enfouies du pays et comment des étrangers et des Egyptiens ont pillé de jolies pièces, pour en faire fortune et avoir de l’argent plein les poches. Il soulève des questions importantes : chaque gardien d’antiquités estil vraiment digne de sa position ? Les antiquités d’Egypte sont-elles considérées comme de l’argent sans surveillance ? A travers cela, on survole les exploits et échecs du khédive Ismaïl (1830- 1895), dont l’ambition a alourdi les dettes de l’Egypte, et qui s’est trouvé contraint de vendre les parts égyptiennes du Canal de Suez aux Anglais. Il a été par la suite limogé et son fils, le khédive Tawfiq, a gouverné l’Egypte.

Butin de guerre

L’auteur précise, dans le roman, que pendant cette période, le vol des antiquités a pris de l’ampleur et fut l’affaire de plusieurs hauts responsables et archéologues étrangers. Il s’attarde surtout sur l’histoire d’un menuisier et d’un marchand de céréales qui ont participé à l’un de ces vols. On découvre à travers le livre que tout le monde considérait les antiquités comme un butin de guerre : le patron, l’employé, l’ami du directeur, la femme de ménage, le menuisier qui fabriquait des étagères en bois pour accueillir les trouvailles archéologiques … Ce sont les héros de l’ouvrage qui parlent chacun dans sa propre langue. Chacun évoque son histoire unilatéralement dans un chapitre, révélant les relations qu’il entretient avec les autres personnages.

Nasser Iraq s’est appuyé sur de vrais documents et des oeuvres de référence, comme le firman du sultan ottoman ordonnant de destituer le khédive Ismaïl et de nommer son fils Tawfiq, ou les mémoires de l’égyptologue allemand Heinrich Brugsch.

A travers les quatre personnages principaux (Heinrich Brugsch, Joséphine Dury, Ahmad effendi Kamal et Ramadan Al-Mohammadi), les lecteurs découvrent l’histoire de l’ancienne école de langue égyptienne, créée par le khédive, parallèlement à l’ouverture du Canal de Suez. Celle-ci visait à étudier l’archéologie en Egypte et était dirigée par Heinrich Brugsch (Brugsch pacha, 1827-1894), spécialiste de la langue égyptienne ancienne et assez proche du khédive Ismaïl.

Malgré la fermeture de cette école, sept ans après son inauguration, parce que le khédive croyait que les Egyptiens n’étaient pas intéressés par l’étude des antiquités de leur pays, quelques étudiants talentueux en sont diplômés, dont Ahmad effendi Kamal. Nommé sous-secrétaire de l’Antique Khan, dirigée par le Français Auguste Mariette, Ahmad effendi Kamal était l’un des premiers égyptologues égyptiens (ndlr : en 1881, Kamal et Emil Brugsch, frère cadet d’Heinrich, ont découvert la cachette royale de Deir Al-Bahari). Il était le seul Egyptien à travailler à l’Antique Khan, les autres Egyptiens en place étaient chargés de la propreté et de la sécurité du bâtiment.

Une histoire par chapitre

Le roman commence par l’histoire du menuisier Ramadan Al-Mohammadi, fils d’un cheikh d’Al- Azhar, qui collaborait avec les trafiquants étrangers, aidé par les domestiques (Mastoura et Sabha). Il était chargé de fabriquer des armoires et des étagères pour conserver les collections découvertes, d’abord dans la maison de Brugsch, ensuite dans l’Antique Khan.

Il y a aussi le personnage de Joséphine, la jeune Française intéressée par l’étude des antiquités égyptiennes, qui arrive en Egypte pour travailler à l’Antique Khan. Elle fait la rencontre d’Ahmad effendi Kamal, devient sa fiancée, puis le quitte pour un Français. Au bout d’un moment, elle retourne en Egypte, tente de renouer avec Kamal, mais ce dernier la rejette.

L’Antique Khan et la maison de Brugsch, apprend-on dans le roman, étaient fréquentées par le marchand de céréales juif Benjamin, à la fois ami de Mariette et Brugsch pacha. Il sélectionne les artefacts de valeur et demande à Al- Mohammadi de les voler. Le roman s’achève avec la mort du menuisier, une fois ses crimes découverts par Kamal. L’auteur a préféré clôturer son ouvrage par une scène symbolique, où Kamal retourne à ses enfants et à son épouse et décide d’apprendre à cette dernière à lire et à écrire pour qu’elle puisse saisir l’importance des antiquités égyptiennes. Car les peuples analphabètes, qui ignorent la valeur de leurs trésors nationaux, ne parviennent jamais à les protéger.

Al-Antikhana. Musée de Boulaq (l’Antique Khan. Musée de Boulaq), de Nasser Iraq, aux éditions Al-Shorouk, 2022, 255 pages.

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