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La vérité aux multiples facettes

Ramla Ayari Cherif , Mercredi, 18 janvier 2023

La série télévisée Al-Nazwa (l’incartade) est une intrigue amoureuse basée sur l’alternance des points de vue. Le réalisateur Amir Ramsès a réussi son pari d’adapter une série étrangère sans tomber dans le piège du jugement moral.

La vérité aux multiples facettes
Un amour extraconjugal sans préjugés.

Diffusée sur la plateforme shahid, Al-Nazwa (l’incartade) est une série égyptienne de quinze épisodes, réalisée par Amir Ramsès. Adaptée de la série américaine The Affair, doublement primée aux Golden Globes en 2015 et 2016, Al-Nazwa est d’abord une histoire d’amour compliquée car évoluant dans un cadre extraconjugal.

La série commence par présenter Omar, personnage campé par Khaled Al-Nabawi, enseignant à l’université, féru de littérature, tentant tant bien que mal d’écrire des romans. Père de trois enfants dont deux adolescents, impliqué dans sa vie de famille qui paraît équilibrée, il est marié depuis presque vingt ans avec Maha, interprétée par Sally Chahine. Alors que la tendresse et l’affection semblent toujours présentes entre Omar et Maha, la relation plus intime s’essouffle progressivement, les désirs et les rythmes respectifs de l’un et de l’autre évoluant différemment. En se rendant du Caire à Hurghada pour passer ensemble une partie des vacances chez les parents de Maha, Omar emmène sa femme et ses enfants dans un restaurant pour déjeuner. C’est là, du premier regard, qu’il tombe amoureux de Hala, la serveuse, jouée par Aïcha ben Ahmed.

A partir de cet instant, tout est bouleversé : Omar est habité par Hala. Celle-ci, également mariée à Seif, partage les sentiments de Omar. Une relation extraconjugale va alors se mettre en place. Le couple se retrouve tantôt à l’hôtel, tantôt dans la maison des grandsparents de Hala, et même chez Omar. Maha, quant à elle, vit très mal l’infidélité de son mari. Elle tente malgré tout de sauver son couple avant de demander le divorce. De son côté, le duo Hala-Seif, déjà très fragilisé par le décès de leur enfant de quatre ans dans une noyade quelque temps auparavant, s’effrite définitivement lorsque Hala, ne pouvant faire son deuil d’un côté et amoureuse de Omar de l’autre, décide de quitter son mari.

Parallèlement au drame amoureux, le téléspectateur suit tout au long des quinze épisodes une enquête autour d’un assassinat durant laquelle sont interrogés individuellement Omar et Hala, principaux suspects du meurtre. Au même titre que la narration de l’intrigue amoureuse, qui est construite dans Al-Nazwa sur l’alternance des points de vue de Omar et de Hala, celle de l’intrigue policière s’articule autour du même principe, chaque personnage donnant sa version des faits.


A chacun sa version de l’histoire.

Une affaire qui se déroule au bord de la mer

A vrai dire, cette technique narrative n’est pas nouvelle dans les séries télévisées égyptiennes. L’alternance de points de vue avait, en effet, déjà été explorée en 2016 dans Afrah Al-Qobba (les noces de Qobba), de Mohamad Yassine, et en 2017 dans Wahat Al-Ghoroub (l’oasis du couchant) de Kamla Abou-Zékri. Les deux fictions sont également des adaptations, non pas de séries étrangères comme Al-Nazwa, mais de textes littéraires égyptiens éponymes, respectivement celui de Naguib Mahfouz (1981) dans le premier cas et celui de Bahaa Taher (2007) dans le second.

Cette spécificité de la narration, à partir de plusieurs points de vue, met le téléspectateur face à des versions multiples de la vérité. Elle l’incite à la regarder à partir d’angles différents, pour une vision plus humaine et plus nuancée des faits, mais également plus perturbante, car finalement impossible à détenir. La question morale dans le feuilleton, celle de la trahison, est d’autant plus troublante, car elle place la relation extraconjugale sous l’égide de l’amour et du désir, conférant une sorte de noblesse antithétique au lien illégitime Omar-Hala. Dans la continuité de cette idée d’antithèse, l’ébullition intérieure des personnages contraste avec la sérénité des paysages. Les nuances de bleu de la mer et du ciel d’Hurghada et de Gouna offrent des plans et des images sublimes au téléspectateur, l’extrayant de l’ambiance parfois oppressante dans laquelle évoluent les personnages.

On appréciera aussi le casting du feuilleton, avec le jeu d’acteur au millimètre près de Khaled Al- Nabawi, l’émotion et la générosité que dégage Aïcha ben Ahmed, ou encore la finesse de Sally Chahine. Le choix de Mourad Makram, de Omar Al-Chénnawi ou encore de Salwa Mohamad Ali se révèle réussi du fait des prestations justes de ces acteurs. En revanche, et pour en revenir à Khaled Al-Nabawi, malgré la sensualité du couple qu’il représente avec Aïcha ben Ahmed et malgré la nouveauté du rôle qu’il interprète, il laisse dans une certaine mesure le téléspectateur sur sa faim, car il a du mal à se renouveler d’un rôle à l’autre : Omar, dans sa retenue, ressemble en effet à Mahmoud, personnage-clé de Wahat Al-Ghoroub, interprété aussi par Al-Nabawi, la justesse de l’interprétation ne palliant pas son manque d’originalité.

La musique, celle de Tamer Karawan, est également frustrante, car elle fait penser à quelque chose de « déjà entendu », de redondant, manquant de singularité. Enfin, le recours au flash-back tout au long de la série n’est pas toujours bien maîtrisé et requiert du téléspectateur une attention très soutenue, afin de comprendre l’enchaînement des événements, et celui-ci se perd souvent en cours de route. Le réalisateur Amir Ramsès a malgré tout réussi son pari : adapter une série télévisée étrangère, à plusieurs voix, croisant intrigue amoureuse et intrigue policière, sans tomber dans le jugement moral, mais en laissant le téléspectateur maître du sien.

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