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Mahinaz El-Messiry : Mahi au pays des merveilles

Dalia Chams , Mercredi, 15 juin 2022

La designer Mahinaz El-Messiry puise dans la caisse magique du patrimoine pour créer. Elle vient d’exposer sa nouvelle collection, inspirée de l’Egypte Ancienne, dans la maison Wissa Wassef, à proximité des pyramides.

Mahi au pays des merveilles

Elle a quelque chose qui ressemble aux personnages de dessins animés, avec ses lunettes funky, sa coupe carrée et ses tenues ethniques souvent simples. Son parcours n’est pas aussi sans rappeler les contes où le travail et la persévérance finissent toujours par payer, en dépit des revers. De son père, ancien officier de police, la designer Mahinaz El-Messiry a retenu que «  vouloir c’est pouvoir ». Elle a également hérité sa force de caractère, alors qu’elle a été très influencée par les penchants artistiques de sa mère. Cette dernière, ayant effectué des études aux beaux-arts d’Alexandrie, a fait carrière dans le domaine de la mode, confectionnant dans son atelier chic des vêtements stylés pour femmes, qu’elle dessinait par elle-même.

Au-dessus de son lit, la petite Mahinaz — « Mahi » pour ses proches— avait un tableau créé par sa mère; c’était son projet de fin d’études qu’elle a achevé, après la naissance de sa fille. « J’avais une chambre pour moi toute seule, alors que mes deux frères partageaient la leur. Ma mère a intitulé sa toile Mahi et l’éléphant orgueilleux, un tableau plutôt proche de l’art naïf, avec des poupées saillantes réalisées par le fameux marionnettiste Rahmi, qui était un ami à maman. Celle-ci a accompagné son oeuvre d’un conte pour enfants que son frère, Abdel-Wahab El-Messiry, l’a aidée à rédiger. L’ensemble racontait l’histoire d’un éléphant orgueilleux qui se vantait d’avoir une longue trompe; la petite Mahi rêvait de plusieurs animaux qu’elle voyait défiler l’un après l’autre, jusqu’à déduire la morale de l’histoire: on a tous chacun en soi une beauté intérieure; on naît avec et on la renvoie aux autres, c’est l’image qu’on donne à voir par notre être profond », se souvient Mahinaz El-Messiry qui a grandi à Alexandrie, entourée de couleurs et de musique.

Cela étant, elle n’avait qu’une envie dès l’adolescence, étudier aux beaux-arts elle aussi, néanmoins, elle a été trahie par les tests insensés d’admission. « Rejetée, j’ai donné les formulaires à remplir après le baccalauréat à mes parents, et je leur ai demandé de me choisir une faculté, car pour moi, tout était pareil, et ils ont opté pour des études de lettres françaises ». Chose qu’elle n’a jamais regrettée. Car l’ancienne élève du collège Notre Dame de Sion s’est vraiment plu à découvrir les grands auteurs français et à explorer la littérature et la civilisation. « L’analyse et les études de texte m’ouvraient des horizons nouveaux. Je pouvais visualiser un poème de Baudelaire, riche en émotions, et en être plus proche. D’ailleurs, chez moi, jusqu’à présent, tout se traduit en images et en couleurs. Quand je travaille sur un projet, je conçois tout le design, la nuit en dormant. C’est pendant les heures de sommeil que je parviens à atteindre l’équilibre et l’harmonie des motifs », avoue la designer qui ne cesse de creuser dans l’héritage culturel égyptien, pour créer des objets que l’on peut utiliser au quotidien. Ainsi, le patrimoine doit faire, selon elle, partie de la vie de tous les jours: des draps, des tables, des serviettes, des coussins... Et à chaque nouvelle collection, un thème différent.

Son oncle maternel, l’écrivain et penseur, Abdel-Wahab El-Messiry, emmenait les enfants de la famille dans des tournées sur les sites historiques. Il les a profondément enracinés dans la culture et l’identité égyptiennes, leur interdisant d’insérer des mots anglais ou français dans leurs conversations et exigeait de communiquer entre eux en arabe.

Après avoir terminé ses études, elle a travaillé pendant 7 ans dans l’administration, à l’Université Senghor. Entretemps, elle effectuait par intermittence des cours de dessin ou de peinture, sans préférence aucune pour une discipline ou un style en particulier; elle fréquentait parfois aussi d’anciens collègues à sa mère, qui enseignaient aux beaux-arts.

Bref, elle n’a jamais abandonné son rêve, au contraire, elle s’y est agrippée jusqu’à l’arrivée du moment opportun. « J’ai fait connaissance avec mon mari, qui devait poursuivre ses études à l’Ecole des Mines de Nancy, alors, j’ai décidé de le rejoindre plus tard ». A Paris, elle s’est inscrite au Greta de la création, du design et des métiers d’art, proposant une formation continue pour adultes, pendant 4 ans. Et a suivi les cours du soir à l’Ecole du Louvre, pour s’initier à l’histoire de l’art, pendant un an. « J’étais au zénith. Yasser, mon mari, était content de voir mes yeux pétiller tous les matins, avant de descendre. Je parcourais les bibliothèques, les musées et les centres d’art. L’attaché culturel égyptien m’a présentée à un décorateur libanais qui travaillait à Paris. En collaborant avec lui, j’ai fait le tour des magasins, j’ai connu toutes les grandes marques, les endroits où je peux acheter moins cher. Il fallait vraiment bouger très vite, à cause de la grande concurrence sur le marché », précise-t-elle. Et d’ajouter: « Plus tard, j’ai noué de bons rapports avec l’une de mes professeures, qui était décoratrice des supermarchés Monoprix. Alors, j’ai appris avec elle à faire l’étalage du magasin, à exposer les accessoires, les porcelaines, le prêt-à-porter féminin ... et ce, tout en suivant ma formation en décoration d’intérieur et en product design. J’ai dû rentrer en Egypte après avoir eu mon premier enfant ».

Le conte de fée se poursuit et la princesse Mahi rencontre une galerie de personnages, se trouve confrontée au paradoxe, à l’absurde et au bizarre, fait tant d’aventures, mais atterrit sans mal dans un joli jardin. Elle se rend vite compte que l’Egypte est le pays des merveilles. Il suffit de sillonner ses diverses régions, de fouiller dans son patrimoine, pour varier les collections et bâtir sa « success story ».

Sa première collection inspirée de l’oasis de Siwa (dans le désert occidental, à environ 560 km du Caire) était issue d’une histoire triste. Elle venait de perdre son père, et avait gardé un bout de tissu brodé qu’il avait acheté à l’oasis lointaine. « Je passais des heures à regarder le tissu, à lui parler. Je n’arrivais plus à travailler, et puis, en faisant des allers-retours pendant 6 mois entre Siwa et Le Caire, en échangeant avec les femmes du bled et en collaborant étroitement avec elles, j’ai accouché de ma première collection siwie, que j’ai exposée dans le jardin de ma villa à Cheikh Zayed », indique la designer qui, de retour de France, avait conçu les décors de plusieurs maisons d’amis, de locaux d’entreprises privées, bénéficiant d’une bonne réputation de bouche-à-oreille.

Ses produits ont été exposés à Londres et à Paris, et elle était fière de reprendre des motifs anciens, de les déconstruire, pour en faire quelque chose de moderne, tout en expliquant leur origine et le contexte historique de leur création. « L’important pour moi est de documenter les motifs qu’une personne, en achetant ou en regardant l’une de mes pièces, sache d’où elle vient », dit la designer, qui a réalisé depuis quelque 12 ans des collections inspirées des oasis, du Delta du Nil, de la Nubie, et tout récemment, une collection tirée de l’histoire de l’Egypte Ancienne. « Les couleurs de Siwa sont imprégnées de la culture des dates. En Nubie, on se retrouve plutôt dans les beiges et les tons de la terre. Et avec les villageois de Béheira, au nord, on est dans des tonalités criardes, des fuchsias, des orange qui sautent aux yeux, en joli contraste avec les champs du coton blanc ».

Sa dernière collection, Nefertum, fut d’abord exposée à l’Académie égyptienne à Rome, en avril dernier, à l’occasion de la Journée mondiale du patrimoine, et puis, elle a été au centre d’un événement organisé, du 9 au 11 juin, au centre Ramsès Wissa Wassef à Harraniya, aux alentours du Caire. Les accessoires pour maison, les objets décoratifs et les robes en exposition étaient reliés à leurs origines à travers des conférences, des concerts et de petits mets, donnant une idée sur ce qu’était la vie en Egypte Ancienne. « J’ai préparé cette collection depuis 2019, j’y pensais depuis fort longtemps, mais j’avais peur de passer à l’acte, car c’est une aventure périlleuse pour tout designer. Il faut savoir rompre avec l’aspect temple, les motifs risquent de paraître tellement lourds, donc, il faut réussir à saisir leur dimension abstraite, leur symbolique, pour mieux les inclure dans une nouvelle création, tout en respectant leur signifié de base. L’oeil d’Horus ou l’oudjat protecteur ne peut pas être placé sur un flip-flop, à titre d’exemple! J’emploie beaucoup les fleurs de papyrus et de lotus dans cette collection, alors que souvent, les gens les confondent », dit la designer, en montrant la chaîne d’or, très fine, qu’elle porte autour du cou, avec des fleurs de papyrus.

Pour elle, l’engouement actuel pour l’Egypte Ancienne, en matière de design, est un effet de mode, mais « seules des maisons comme Azza Fahmi et Coco Chanel font preuve de sérieux, elles sont un peu à part », confie El-Messiry, qui avoue être prise dans un piège, elle a tellement plongé dans cette époque qu’elle n’arrive plus à s’en sortir. « C’est comme s’éprendre de la beauté physique de quelqu’un, puis lorsqu’on connaît son histoire, on l’aime davantage, et on cherche à mieux le présenter aux autres. C’est une civilisation d’un grand humanisme. La mort, par exemple, pour les Anciens Egyptiens, n’était pas une fin comme chez les Occidentaux, mais un passage vers un ailleurs sublime », souligne El-Messiry, qui abordera probablement, dans sa prochaine collection, l’héritage copte, considéré comme une suite sans coupure avec tout ce qui l’a précédé. Un autre champ de découverte qu’elle s’apprête à partager, tout en entraînant des femmes au foyer, des enfants et des étudiants d’art à faire revivre le patrimoine, de façon subtile.

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