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L’art outil de résistance

Elza Goffaux , Mercredi, 27 avril 2022

La chorale Abbad Al-Shams et la troupe d’arts populaires Al-Falloujah se sont produites à l’Opéra du Caire à l’occasion de la journée du prisonnier palestinien, le 17 avril dernier. Une manière de sensibiliser le public à la question palestinienne.

L’art outil de résistance
Répandre les chansons du patrimoine, une mission sacrée.

Vers 21h, le public se regroupe au sein de la petite salle de l’Opéra du Caire et s’installe. Des membres de la communauté palestinienne cairote, ainsi que des Egyptiens, sont venus assister à la performance de la chorale Abbad Al-Shams et le groupe des arts populaires palestiniens Al- Falloujah.  « C’est la douzième génération de la chorale Abbad Al-Shams qui se produit sur scène ce soir », explique Sabah Al-Kuffash, qui a fondé la chorale au Caire en 1987, sous l’égide de l’Union des femmes palestiniennes.  

Vêtus de robes traditionnelles palestiniennes et de keffiehs, les jeunes membres de la chorale présentent un répertoire de chansons enrichi au cours des années, accompagnés par des instruments, tels l’oud (luth oriental), le qanoun (cithare sur table), le nay (flûte de roseau), la tabla et le riq (percussions). « Nous avons commencé en petit comité avec nos enfants, et nous interprétions des chants de notre quartier. Ensuite, nous nous sommes inspirés des vers du poète palestinien, Mahdi Sardana », ajoute-t-elle.

La chorale s’est ensuite agrandie, a produit ses propres chansons et a sorti deux albums. Les chansons se sont aussi inspirées des textes des poètes égyptiens du dialectal, Fouad Haddad et Salah Jahin, et bien évidemment, des poèmes des Palestiniens Mahmoud Darwich et Samih Al-Qassim.


Les vers de Mahmoud Darwich expriment à merveille le drame des Palestiniens de tout temps.

Ce sont ces poèmes de Mahmoud Darwich, évoquant la terre, la culture palestinienne et la lutte pour le retour, qui ont été choisis pour accompagner la prestation des deux troupes, lors de la soirée tenue à l’Opéra du Caire. En l’honneur de la Journée du prisonnier palestinien, commémorée tous les ans, le 17 avril, un extrait du poème Wadaou ala Famihi Al-Salassel (ils ont mis des chaînes sur sa bouche) a été mis en musique.

Le groupe Al-Falloujah a succédé à la chorale sur scène et a présenté un spectacle de danse folklorique, dabké, accompagnée de musique traditionnelle. S’ils sont aujourd’hui vingt-cinq membres palestiniens et égyptiens de tous les âges, le groupe a été créé en 1983 par des élèves de l’école d’infirmerie nommée Falloujah, au sein de l’hôpital du Croissant- Rouge palestinien.

Faire toujours parler de la Palestine

Khaled Aboul-Fahem, à la tête de la troupe de danse, explique que la troupe Al-Falloujah cherche à « protéger le patrimoine culturel palestinien ». En effet, « la dure campagne menée par Israël contre les Palestiniens n’a pas seulement lieu sur le terrain, mais aussi dans les pensées, les idées, ils essaient de s’en prendre au patrimoine ». Il s’agit donc de continuer à se produire sur scène, à « danser traditionnellement comme nos ancêtres le faisaient ». Bref, faire en sorte que chacun parle de la Palestine et de ce qui s’y passe en ce moment. « Nous résistons par l’art, c’est notre slogan : l’art est la résistance », conclut-il. La chorale Abbad Al-Shams, qui veut dire tournesol en arabe, fleur symbole d’espoir, souhaite, elle aussi, préserver l’identité palestinienne, en espérant le retour. « Nous ne voulons pas que les Palestiniens oublient leur langue, plaide Sabah Al Kuffash. Nous leur enseignons d’anciennes chansons, des chansons à propos de notre terre d’origine ».


La dabké, l’art de se tenir les mains et de frapper le sol.

Depuis la création des deux troupes dans les années 1980, leur travail a porté ses fruits. « Je n’ai pas peur parce que la plupart des danseurs n’ont pas vu la Palestine, mais ils peuvent en dessiner la carte et décrire la plupart des villes », explique le conseiller culturel de l’ambassade palestinienne Najy Al-Najy. « Il peuvent parler de leurs grandsparents, décrire les maisons qui ont été occupées en 1948, lors de la Nakba », ajoute-t-il.

Les productions musicales de la chorale et les spectacles de la troupe Falloujah sont aussi un moyen de mettre en avant la question palestinienne et ses traditions sur la scène culturelle égyptienne. Abbad Al-Shams a reçu le prix de la meilleure chorale arabe en 1996 et la médaille d’argent pour les meilleures paroles de chanson en 1998. Plus récemment, en 2013, la chorale a proposé à de jeunes Egyptiens de rejoindre les autres chanteurs. « Maintenant que nous avons des chanteurs égyptiens, nous savons que chacun va diffuser des informations sur la Palestine et parler de la Palestine, de ce qui s’y passe en ce moment », souligne Sabah Al-Kuffash. « Nous voulons que tout le monde comprenne la question palestinienne, que nous avons droit au retour », poursuitelle.

Sensibiliser le public

Abbad Al-Shams part fréquemment en tournée dans des gouvernorats égyptiens pour partager ses chansons. De même, informer et sensibiliser sur la question palestinienne est parmi les principaux objectifs de Falloujah. « Nous participons à des festivals internationaux et nous rencontrons des groupes de l’étranger, nous leur transmettons notre message par l’art », insiste Khaled Aboul- Fahem, qui a participé en septembre dernier à un festival, tenu dans la ville égyptienne d’Ismaïliya.

Voyager en dehors de l’Egypte étant difficile pour la diaspora palestinienne, ces festivals sont une grande opportunité pour faire connaître leur engagement. L’utilisation massive des réseaux sociaux a aussi été un tournant pour Falloujah. « Nous pouvions appréhender le monde d’une manière totalement différente, atteindre n’importe qui en quelques secondes », glisse Khaled. Falloujah a donc commencé à filmer ces spectacles et les diffuser sur Internet.

Le langage universel de la danse

Récemment, la troupe a décidé d’introduire du théâtre au sein de ses danses, « la langue n’est donc pas un problème » ou une barrière pour présenter au public la culture palestinienne et faire comprendre les enjeux de la lutte. Dans l’une des scènes particulièrement marquante pendant la représentation à l’Opéra du Caire, les danseurs ont joué une attaque et transmis au public la peur, puis le chagrin et la souffrance de la perte d’un des leurs.

A la fin de la dernière semaine du Ramadan, la troupe Falloujah se produira au théâtre Romain, à la rue Al-Moëz, dans le Vieux Caire. Et de son côté, Abbad Al-Shams prévoit un concert l’été prochain à Alexandrie.

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