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Amina Rachid, la voie d’exception

Lamiaa Alsadaty , Samedi, 29 avril 2023

La récente traduction arabe de l’ouvrage sorti en français en 2019 Amina Rachid ou la traversée vers l’autre permet aux lecteurs arabophones de découvrir une universitaire et une militante hors pair.

Amina Rachid, la voie d’exception

Professeure Amina Rachid dépasse, aux yeux de tous ceux qui l’ont connue, le sens traditionnel de l’érudit. Elle est l’incarnation même de l’intellectuel averti, celui qui détient une certaine responsabilité sociale, voué à un engagement et capable de faire des prises de position publiques, afin d’influencer la société.

L’ouvrage Amina Rachid ou la traversée vers l’autre, écrit en français par la professeure de littérature française Salma Mobarak et traduit vers l’arabe par Dalia Séoudy, s’inscrit merveilleusement dans cet esprit. Composé de 159 pages, structuré en 4 chapitres, ce livre nous amène dans un voyage passionnant à la découverte de la personnalité exceptionnelle d’Amina Rachid, universitaire et intellectuelle de gauche qui s’est lancée dans le processus de déconstruire les mentalités et les idées toutes faites, pour la transmission des idées de lumières et l’enseignement du raisonnement logique à son entourage.

Le premier chapitre s’ouvre sur Amina, la petite fille issue de la haute bourgeoisie, aux yeux clairs, dont le regard cherchait à transcender les frontières de la villa de ses parents pour aller à la découverte du monde des gens modestes. Une amitié s’est nouée alors entre Amina, dont le grand-père maternel est Ismaïl pacha Sedki, célèbre politicien et premier ministre sous le roi Farouq (dans plusieurs gouvernements entre 1930 et 1946), et Mary, une fille adoptée par un menuisier et une couturière qui vivaient à proximité, dans une petite cabane. Une première traversée d’Amina vers l’autre, selon les mots de l’auteure. Cette dernière justifie cette première tentative de s’approcher de l’autre par le fait d’avoir vécu à distance, isolée de sa famille, notamment de sa mère. Ceci, car leur résidence a été divisée en deux parties : une pour loger les adultes et une autre réservée aux enfants.

Amina, tout le temps sous la surveillance de deux gouvernantes, une soudanaise et une danoise, n’était autorisée à rendre visite à sa mère qu’une ou deux fois par jour au maximum. Les frontières qu’avait connues Amina n’étaient pas uniquement celles liées à son statut social, mais aussi il y avait une autre barrière entre elle et les petites gens, celle de la langue. Car la petite bourgeoisie parlait français, alors que l’arabe était la langue des servants et du peuple. Amina a décidé de quitter, par conséquent, sa tour d’ivoire et a opté pour une vie tissée par ses propres choix. Humaniste, elle a adopté, une fois le bac en poche, l’idéologie marxiste, et a décidé de faire de la littérature comparée — cette approche multidisciplinaire centrée sur les grands courants de la pensée — sa spécialisation. Elle a ainsi entamé une vie basée essentiellement sur ce compromis entre les littératures arabe et française, entre la France, où elle a poursuivi ses études doctorales, et l’Egypte, où elle est née et à laquelle elle a décidé de retourner pour former de nouvelles générations, mais aussi pour jouer sur les leviers universitaire, culturel et politique. A titre d’exemple, elle a fondé une commission culturelle au club de l’Université du Caire visant à discuter des problèmes de l’université et des libertés académiques.

Quelque temps plus tard, celle-ci s’est développée pour devenir le groupe du 9 mars oeuvrant à l’indépendance de l’université. En outre, elle a été également membre fondateur de la commission créée pour la défense de la culture nationale (1976-1996).

Professeure peu conventionnelle

Après avoir découvert les premiers traits de base de la personnalité d’Amina Rachid, le lecteur est invité, dans le deuxième chapitre, à décrypter le portrait d’Amina Rachid, la chercheuse visionnaire en littérature comparée. On apprend, de manière détaillée, comment elle a pris en charge de renouveler la manière d’enseigner la littérature comparée en remettant en question, depuis les années 1980, les acquis traditionnels des écoles françaises. Et pour que l’image d’Amina Rachid se complète, les troisième et quatrième chapitres ont passé en revue quelques-uns de ses écrits et ceux que ses étudiants-collègues et son mari-professeur Sayed Al-Bahrawi lui ont consacrés.

A travers les écrits d’Amina Rachid, on comprend les raisons pour lesquelles elle a eu un tel intérêt pour la découverte de l’Autre. Cet intérêt est explicité sur le plan scientifique à travers ses études, comme celle intitulée L’indépendance et la dépendance culturelle en Egypte au début du XIXe siècle à la lumière des écrits du réformateur égyptien Rifaa Al-Tahtawi. En outre, sur le plan social, des extraits de son autobiographie relatent ses relations familiales, surtout avec sa tante, mais aussi, entre autres, avec le policier qui l’a amenée à la prison d’Al-Qanater en 1981, en raison de sa position anti-Sadate.

Au chapitre quatre, le lecteur se trouve face à une symphonie d’amour dédiée à Amina Rachid. Des étudiantes, devenues amies, apportent leurs témoignages d’affection et de respect envers cette grande dame qui a eu un grand impact sur leurs parcours. S’ajoute à ces textes touchants celui qui est écrit par son mari Sayed Al-Bahrawi (décédé en 2018, professeur de littérature arabe moderne et de critique à l’Université du Caire). Ce dernier, issu d’une classe sociale modeste et plus jeune qu’Amina, raconte, avec beaucoup de simplicité et de profondeur, comment était Amina, la femme et la chercheuse, au quotidien. Il offre une véritable leçon de vie, en expliquant que le maintien de la vie commune n’est jamais dû au fait qu’il y a une sorte d’identification entre les deux époux, mais plutôt d’une relation d’égal à égal. Cette relation change et se développe au fil du temps, et le couple devient plus apte à se comprendre et à gérer sagement sa vie.

Initié et mis en oeuvre par deux institutions : le prix Roi Fayçal à Riyad et l’Institut du monde arabe à Paris, ce livre relève d’un projet ambitieux cherchant à présenter au public 100 chercheurs et universitaires arabes et français qui se sont distingués par leurs efforts considérables dans la mise en place de divers dialogues constructifs et interactifs entre les deux rives de la Méditerranée, au cours des deux derniers siècles.

En effet, ce livre, riche scientifiquement et humainement, est digne d’une professeure éminente dont le parcours continuera d’éclairer la voie pour les générations à venir.

Amina Rachid Aw Al-Obour Ila Al-Akhar (Amina Rachid ou la traversée vers l’autre), de Salma Mobarak, traduit vers l’arabe par Dalia Séoudy, aux éditions Al-Maraya, 159 pages.

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