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Avec mes meilleures salutations

Suzanne El-Lackany, Mardi, 05 mai 2015

En hommage au poète Abdel-Rahman Al-Abnoudi, décédé le 28 avril, l’Hebdo republie un extrait de son recueil Baad Al-Tahiya wa Al-Salam, qu’il avait écrit en 1975. Abnoudi y prend le parti des oppri­més, de l’ouvrier qui souffre partout dans le monde de la même injustice.

Avec mes meilleures salutations

D’un jeune homme égyptien
à son ami ouvrier en Europe


Mon frère Ezzat Adli Elias,
Tu as mille salutations : de moi-même, de ta mère, de tes amis et tout le monde
Je te félicite comme je me félicite aussi
J’ai obtenu mon diplôme à l’université
Je te prie de me chercher là-bas en Europe et sérieusement
Un contrat de travail
Que tu m’enverras aussitôt
Car, pardonne-moi de le dire crûment, si je trouve un emploi ici
Il n’y aura rien de nouveau dans ma vie
Je ne pourrai avoir ni chauffe-eau
ni chaufferette, ni voiture
Et ceux qui reviennent de là-bas disent que l’Europe est riche
Là-bas chez vous, le salaire de l’ouvrier est un vrai salaire !
Que ne peut toucher ici ni même un directeur dans un gouvernorat.
La paye des ouvriers est donc certainement
Elevée, très élevée …
Je t’en conjure, mon cher frère,
Envoie-moi ce contrat
Pour que je vienne.
Il n’est pas nécessaire pour moi de travailler avec mon diplôme
Je suis comme toi, mon frère,
Prêt à faire n’importe quel travail et de n’im­porte quelle manière
Mais il faut absolument que je retourne avec une voiture.

Ton frère, Hosni

De l’ami ouvrier en Europe au jeune homme égyptien

Hosni, mon frère,
Je te souhaite beaucoup de bonheur et de bien
J’ai reçu ta lettre
Je n’ai pas été surpris par ce qui y est écrit
Je savais bien avant ma venue en France
Que tous nos jeunes
Portent les mêmes idées sur l’Amérique et l’Europe.
En tout cas et parce que j’ai peu de temps
Je vais rentrer immédiatement dans le vif du sujet.
Un : Pourquoi j’ai un travail d’ouvrier et non pas de médecin ?
C’est parce qu’ici je ne peux pas travailler comme médecin
Et parce que je veux savoir
Quelle est au juste l’histoire de l’ouvrier en Europe ?
Deux : Qui a répandu dans nos pays
L’idée du bien-être des ouvriers dans les pays capitalistes ?
Soit les fils des capitalistes qui ont visité les pays occidentaux
Ou bien les livres de l’Occident qui n’arrêtent pas de diffuser
Les idées des capitalistes parmi nos jeunes
Et il y a là un genre de guerre très dangereux.
Soit des jeunes gens comme toi et moi
Qui ont visité ces pays vite fait
Et qui n’ont pas eu l’occasion
De s’immerger sous la surface trompeuse.
Celui qui te dit que les ouvriers des pays capi­talistes
Vivent dans l’aisance et le bien-être
Est menteur ! Menteur ! Menteur !
Ne dit-on pas « capitalisme » ?
Le capitalisme, Hosni,
Suce le sang des êtres humains
Dans les pays qu’il colonise
Comment donc va-t-il laisser ses ouvriers sans les exploiter ?
Ne va surtout pas croire que l’ouvrier ici gagne cinq livres par jour
Et qu’il a un pavillon, une voiture, une télé et tout le reste
Ne va pas dire que j’exagère en t’avouant
Que les ouvriers en Europe sont pauvres
Exactement comme les ouvriers de nos pays
L’ouvrier qui prend cinq livres
Combien gagne-t-il par rapport au
propriétaire de l’usine ?
Moi par exemple, je travaille dans la fabrica­tion des cintres
Le coût d’un cintre est de cinq millièmes
Je n’y gagne qu’un millième
L’usine le vend
+ trente millièmes de gain
Peut-être chez nous là-bas … Combien je gagne ?
Le propriétaire de l’usine
Tu peux me dire, Hosni, combien il gagne ?
La différence est terrifiante
Car ce n’est pas seulement moi
Mais des milliers d’ouvriers dans l’usine :
Leurs sueurs se transforment en bénéfices !
Effectivement, je gagne cinq livres
Mais je m’esquinte toute la journée au travail
La vie d’ici est une équation étrange
Par exemple, la voiture est essentielle
pour un ouvrier ici
Les onze kilomètres de transport
valent soixante-six piastres
Je dois donc économiser la moitié de mon salaire sur ma nourriture
Pour ne pas prendre le bus
Et acheter une voiture
Et la voiture il faut la
changer tous les deux ans
Parce qu’elle nécessite des réparations
Et la réparation se paye en efforts
et en valeur du temps
Et cela est très cher !
Il faut donc courir tout le temps, Hosni, der­rière l’achat de
tout ce qui est nouveau
Je sais que cela ne doit pas te paraître très clair
Je m’explique : pourquoi le bus est aussi cher ?
Les onze kilomètres valent deux heures de marche à pied
+ la fatigue, ces deux heures on peut les utili­ser à
travailler pour le même prix
Les propriétaires des sociétés
d’autobus font en sorte que l’ouvrier soit obli­gé
Et lui à l’aise
Si le propriétaire de l’usine hausse le prix du ticket de bus
Cela m’obligera à travailler jusqu’en crever, pour acheter une voiture
Ceux qui fabriquent les autobus sont les mêmes capitalistes qui fabriquent les voitures
Le capitalisme c’est une bande, Hosni, une bande
Sans un radiateur pour me
chauffer, je mourrai de froid
Dans les pays du froid et de la mort
C’est vrai que j’ai une voiture, mais qu’est-ce que j’en fais de cette voiture ?
Je cours de la maison à l’usine comme une bête
Et je cours de l’usine à la maison
à bout de force
Je suis allé dans un jardin ou visiter des amis ?
C’est une noria qui te prend, crois-moi,
Le temps que je perds maintenant
avec toi, je vais en payer le prix : une bouchée de pain en moins !
Le capitalisme qui colonise les ouvriers du monde
colonise en priorité ses ouvriers
Et fait que leurs vies soient du vinaigre !
Tant de choses dans ma tête, mais je n’ai pas le temps …
Voici le fond des choses
Et sois sûr que je reviendrai
Je reviendrai raconter l’histoire à la jeunesse d’Egypte
Le bien-être de l’ouvrier dans les pays capita­listes, Hosni,
C’est le mensonge du siècle !

Ton frère, Adli

De la Statue de la Liberté
à un pauvre nègre
Cher frère
Toi qui es debout sous ta statue comme un étranger
Et qui l’offenses, l’humilies, comme si
elle était coupable
De ce qui se passe dans la bien-aimée Palestine
Ou dans les pays
des peuples arabes
Ou ce qui est advenu à toi,
à tes enfants et tes proches qui sont pauvres
Ceux qui ont un rare sourire et qui versent beaucoup de larmes
Ceux qui passent des heures à travailler dans les ventres des usines des maîtres
Et leurs nombreuses heures de travail et de bonne volonté deviennent destruction
Des peuples jeunes debout pour faire la vie
Avec leurs efforts et leur sang
Tu m’injuries ? A qui alors je pourrai parler
Quand vous les défenseurs de la cause
La cause de la liberté
C’est-à-dire ma propre cause
Vous m’abandonnez dans mon tiraillement
Qui me donnera mon sens,
ma valeur et l’idée que je représente ?
Je sais que quand tu t’affranchis
Tu me donnes à moi aussi la liberté
C’est à cet instant que ma torche flambera
Pour chaque individu dans ma nation
Et pour chaque individu de l’existence
Les vieux Vietnamiens dans un atelier
d’habits pour les soldats
De jeunes Coréens
Un jeune homme cubain qui garde les fron­tières
Un insurgé palestinien qui sort pour le combat
Sans se demander
S’il retournera ou ne retournera pas
Ils donnent la liberté
A mes mains, à mes pieds,
à mon corps, à mon regard,
Je ne suis qu’une pierre debout entre les airs
Je peux être le symbole de la vie et de la liberté
Ou des chaînes
Et c’est toi qui dois savoir
Ce qui m’est indispensable
et mon infortune
A chaque fois que tu conquiers un
nouveau front face aux maîtres
Tu aides ceux qui aiment la vie à avancer
Et tu fais saigner le sang des maîtres à profu­sion
Jusqu’à ce que s’effondre leur système aveuli
Qui divise la vie
En maîtres et esclaves.
La Statue de la Liberté.

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