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La percée de l'Iran au Machreq

Mercredi, 25 mars 2015

L’Iran est le premier gagnant de la guerre menée actuellement contre l’Etat Islamique (EI) en Iraq et en Syrie. La République islamique joue en effet un rôle de premier plan dans l’offensive contre ce groupe. En Iraq, alors que le gouvernement de Bagdad est incapable de venir à bout de cette organisation terroriste, Téhéran mène l’offensive à travers des dizaines de commandants militaires des « Gardiens de la révolution », notamment leur force d’élite Al-Qods, sous la direction du général Ghasem Soleimani, qui se déplace entre les champs de bataille en Iraq et en Syrie. Le commandant iranien coordonne les activités de l’armée iraqienne et des milices chiites dites de « mobilisation populaire », sous le regard bienveillant des Etats occidentaux, qui mènent des raids aériens contre l’EI, en soutien à l’action des forces iraqiennes.

Même si les puissances occidentales sont engagées depuis des années dans de difficiles négociations avec Téhéran sur son programme nucléaire, elles ne peuvent se permettre d’apparaître comme les « alliées » de l’Iran dans la guerre contre l’EI. Pour éviter tout embarras né d’un possible contact direct avec Téhéran, elles laissent au commandement iraqien le soin de jouer aux intermédiaires, afin d’assurer la coordination entre les frappes aériennes occidentales et l’offensive terrestre menée par des troupes iraqiennes, soutenues et encadrées par l’Iran. L’attitude des pays occidentaux s’explique par le fait que l’engagement iranien sur le terrain leur rend service dans la mesure où il leur permet de ne pas engager des troupes terrestres. Ils savent parfaitement que les frappes aériennes seules ne peuvent vaincre l’EI et qu’une offensive terrestre est indispensable.

C’est ainsi que grâce à l’intervention iranienne, l’Iraq a pu marquer des points contre l’EI, à commencer par la levée du siège de la région chiite d’Amerli en août dernier et la libération de la ville de Baiji en novembre. Et c’est le commandement iranien qui encadre aujourd’hui l’offensive iraqienne contre la ville de Tikrit. Selon des sources iraqiennes, les milices chiites dirigées par l’Iran forment les deux tiers des quelque 30 000 forces pro-gouvernementales qui tentent de reprendre Tikrit. Une éventuelle victoire ouvrira la voie à l’assaut contre le fief de l’EI à Mossoul, deuxième ville du pays et fleuron de la conquête militaire de l’organisation terroriste.

L’intervention iranienne présente toutefois un double risque. Le premier est d’exacerber la tension sectaire en Iraq. L’action iranienne contre l’EI comporte une dominante chiite indéniable et s’inscrit clairement dans la confrontation sectaire entre chiites et sunnites. Il est établi que la raison principale des succès militaires de l’EI dans les régions sunnites tient au sentiment largement partagé par la communauté sunnite d’être marginalisée politiquement et économiquement, au profit des chiites qui dominent le gouvernement et les institutions de l’Etat. Ce n’est donc pas fortuit que plusieurs combattants de l’EI sont des anciens du mouvement sunnite Al-Sahwa, ceux-là mêmes qui avaient été promis par le gouvernement d’intégrer les forces de sécurité. Une promesse que Bagdad n’a jamais tenue.

Le danger d’accroissement de la tension sectaire est d’autant plus réel que des informations font état d’atrocités commises par les milices chiites contre la population sunnite dans les régions libérées de l’emprise de l’EI. L’organisation Human Rights Watch a annoncé le 18 mars que les forces iraqiennes et les milices chiites ont détruit des villages entiers et déplacé des milliers de civils sunnites dans leur offensive contre l’EI au nord de l’Iraq, l’automne dernier. Le premier ministre Haider Al-Abadi a de son côté décidé en janvier dernier l’ouverture d’une enquête sur les accusations de massacre de 70 personnes par les milices chiites dans la province de Diyala, après en avoir chassé les combattants de l’EI.

Le second danger est l’extension et le renforcement de l’influence iranienne en Iraq et en Syrie, à la faveur de la guerre contre l’EI. Alors que cette influence était déjà bien présente dans les deux pays, en raison de l’instabilité sécuritaire qui y règne, la montée en force du danger de l’EI et la mobilisation régionale et internationale qu’il a suscitée ont offert à l’Iran des occasions supplémentaires pour avancer ses pions dans la région stratégique du Machreq .

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