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Les libéraux en ordre de bataille

Lundi, 05 novembre 2012

Un vrai torrent de nouveaux partis et de coalitions entre formations politiques et alliances électorales déferle sur la scène politique égyptienne depuis septembre. Ce changement à grande vitesse de l’échiquier politique s’explique par l’approche de la prochaine échéance électorale, les législatives, attendues début 2013, après l’approbation par référendum populaire du texte de la nouvelle Constitution, encore en discussion au sein de l’assemblée constituante. Le dernier-né des formations politiques est le parti de l’Egypte forte, annoncé le 31 octobre par l’ancien candidat à la présidentielle de juin dernier, Abdel-Moneim Aboul-Foutouh. Le parti de cet ancien Frère musulman se fait le chantre d’un islam modéré, fédérant aussi bien des libéraux, de droite et de gauche, que des réformistes islamistes. Reste à savoir si cet amalgame réussira auprès de l’électorat ou fera long feu.
Cependant, les grands changements restent, pour le moment, l’œuvre des forces civiles (c’est-à-dire séculières) qui cherchent à contrer la domination des partis islamistes. Ceux-ci avaient contrôlé le premier Parlement post-révolution, dissous mi-juin sur arrêt de la Haute Cour constitutionnelle pour inconstitutionnalité de la loi électorale. Le Parti Liberté et Justice (PLJ), bras politique des Frères musulmans, et celui d’Al-Nour, issu de l’Appel salafiste, la plus importante organisation salafiste d’Egypte, avaient ensemble remporté plus de 70 % des sièges de l’Assemblée, lors des dernières législatives tenues en novembre-décembre 2011.
Depuis, la situation a beaucoup évolué. Il y a eu l’élection présidentielle en juin, remportée par le candidat des Frères musulmans, Mohamad Morsi, et l’éviction par celui-ci, le 12 août, du haut commandement de l’armée, représenté par le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA), notamment le ministre de la Défense, Mohamad Tantawi, et le chef d’état-major, Sami Annan, qui focalisaient sur leurs personnes le mécontentement des forces politiques et des révolutionnaires. Il y a eu également une accumulation d’erreurs de parcours commises par les Frères musulmans aussi bien pendant la période de cohabitation avec les militaires du CSFA qu’après leur révocation. Désormais, la confrérie assume presque seule le pouvoir. Une arme à double tranchant, car, d’un côté, ce pouvoir lui procure des moyens supplémentaires qui, s’ils sont bien utilisés, l’aideront à assurer une nouvelle victoire à la prochaine échéance électorale. Mais les erreurs commises pendant ce même exercice du pouvoir risquent, d’un autre côté, de coûter cher à la confrérie. Le PLJ devrait malgré tout garder sa place de premier parti politique d’Egypte, même s’il risque de reculer par rapport au score réalisé aux dernières législatives, où il avait remporté 47 % des sièges du Parlement. Car il continue de bénéficier, au même titre que les salafistes, des mêmes avantages qui lui avaient valu la victoire en décembre dernier, notamment un discours islamiste, largement populaire, mettant l’accent sur l’application de la charia, ainsi qu’une présence massive auprès de la population, à travers toute une série d’activités caritatives.
Et c’est ce qui manque aux différents partis, coalitions et alliances séculiers qui pullulent ces derniers temps, en prévision des législatives. Il s’agit notamment du parti libéral Al-Dostour (Constitution), fondé par le prix Nobel de la paix, ancien directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique et figure de proue de l’opposition à l’ancien régime, Mohamed ElBaradei, dont le slogan est calqué sur les objectifs de la révolution du 25 janvier, « pain, liberté, justice sociale ». Il y a ensuite le Courant populaire égyptien de Hamdine Sabbahi, ancien candidat nassérien à la présidentielle de juin, arrivé en 3e position lors du premier tour. Le Courant populaire est une coalition hétéroclite incluant toute une palette de partis et de personnalités de gauche, de droite et nassériens qui divergent sur presque tout, sauf leur rejet du courant islamiste. Cette coalition comprend un comité central dont les membres peinent à s’entendre sur l’essentiel en matière de politique intérieure et étrangère, notamment les questions de justice sociale, du rôle du secteur privé et des rapports avec Israël et les Etats-Unis. Enfin, Amr Moussa, ancien ministre des Affaires étrangères (1991-2001) et ancien secrétaire général de la Ligue arabe (2001-2011), a réuni autour de lui deux formations, la première est le Parti de la conférence égyptienne, une tentative ambitieuse de fusionner quelque 25 petits partis libéraux, de droite comme de gauche, dont certains sont fondés par des figures et des proches de l’ancien régime. La seconde formation, la Coalition de la nation égyptienne, inclut plusieurs partis libéraux, dont Al-Wafd, Al-Ghad et les Libéraux égyptiens. Leur but est le même : contrecarrer la domination des islamistes.
Dans la foulée, des anciens députés du Parti National Démocrate (PND), ancien parti de la majorité sous Hosni Moubarak, dissous à la suite du soulèvement du 25 janvier, ont formé fin septembre une alliance des « Représentants du peuple ». Laminés aux premières législatives post-révolution — ils n’ont obtenu que 3 % des sièges (17 députés sur les 508) — ils veulent revenir à la charge, profitant du nouveau contexte politique, en pleine recomposition. Lors des dernières élections, plusieurs d’entre eux, taxés péjorativement de « Feloul » ou résidus de l’ancien régime, se sont abstenus de se présenter, d’autres sont entrés en lice en tant qu’indépendants ou sur les listes de partis établis, comme Al-Wafd, ou de partis fraîchement créés par des proches de l’ancien régime. Mais les attaques féroces contre eux et un contexte peu favorable ont eu raison des chances de la plupart des candidats ex-PND. Aujourd’hui, ils sont 190 ex-parlementaires PND à vouloir s’engager dans la bataille électorale, où ils espèrent remporter 100 sièges au Parlement. Et pour s’insérer dans le nouveau paysage politique, ils s’emploient à se détacher de l’ancien PND. Ils soutiennent à cet égard qu’ils étaient obligés d’y adhérer afin d’entrer en contact avec les tenants du pouvoir et de mieux servir ainsi leurs circonscriptions. Ils avancent aussi qu’ils n’ont jamais épousé l’idéologie du PND ou ses politiques, mais que leur seul objectif était de s’acquitter de leurs obligations envers leurs électeurs. Ces anciens députés PND sont aujourd’hui à la recherche d’alliances électorales. Ils sont en contact avec le parti de la Conférence égyptienne, qui regroupe certains partis créés par des proches de l’ancien régime, comme le Parti du citoyen égyptien, le Parti conservateur, le Parti de la génération démocratique et le Parti de la liberté. Sans idéologie claire, comme l’était d’ailleurs l’ancien PND, ces anciens parlementaires comptent fonder leur action pour un retour au Parlement sur l’ancien réseau de patronage de l’ancien parti au pouvoir. Ils pourraient faire un peu mieux que la dernière fois, mais, largement discrédités, il est improbable qu’ils fassent une percée.
Toutes ces forces civiles ou séculières se réunissent autour d’un objectif commun : mettre un terme à la domination des islamistes du pouvoir législatif et les empêcher, par conséquent, de gouverner seuls. Mais outre leurs divisions, qu’ils tentent de surmonter à coup de coalitions et d’alliances, les libéraux, toutes tendances confondues — droite, gauche, nassériens — continuent à tenir un discours élitiste, centré sur les villes et ignorant les ruraux, déconnecté des préoccupations premières du citoyen ordinaire, plus terre à terre. Il leur manque ces réseaux sociaux d’aide aux pauvres, qui forment l’écrasante majorité de la population, dont 40 % vivent en dessous seuil de pauvreté, avec moins de 2 dollars par jour. En plus, la majorité des partis, des coalitions et d’autres alliances que forment les forces libérales restent largement sans prise avec la réalité quotidienne des citoyens. Elle répète la même erreur du défunt PND, celle de faire de la politique par le haut, sans pouvoir s’implanter parmi la population. Si les forces libérales parvenaient à faire mieux lors des prochaines législatives, grâce à une meilleure organisation et coordination et à l’engagement personnel de figures populaires, tels Sabbahi et ElBaradei, il leur resterait à faire leur autocritique et à trouver les moyens de surmonter, à long terme, leurs handicaps vis-à-vis des partis islamistes.
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