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L'Egypte et le conflit syrien

Lundi, 24 février 2014

Le 22 février 1958, l’Egypte et la Syrie ont proclamé leur union, sous le nom de la République Arabe Unie (RAU). Cette fusion représentait l’apogée du panarabisme, sous la houlette du président Gamal Abdel-Nasser. Elle sera toutefois de courte durée. En septembre 1961, un groupe d’officiers syriens, mécontents de la domination de l’Egypte, mène un putsch et déclare l’indépen­dance de la Syrie de la RAU. Ils tentent toutefois de renégocier une nouvelle union politique avec Le Caire, mais Nasser refuse.

56 ans après la proclamation de l’union égypto-syrienne, le panara­bisme a fait son temps et cédé la place aux intérêts nationaux, par­fois étroits, des différents Etats arabes. La figure de Nasser a cependant fait un retour remarqué dans le paysage politique égyptien, notamment après le soulèvement populaire du 30 juin dernier contre le régime des Frères musulmans. La malheureuse expérience de la confrérie au pouvoir, où les alliances et les solidarités confes­sionnelles, parfois supranationales, ont pris le pas sur les intérêts natio­naux et les solidarités panarabes, y est sans doute pour quelque chose. Plus généralement, l’instabilité politique et la détérioration sécuri­taire et économique, depuis le 25 janvier 2011, ont créé une forte nostalgie à l’époque révolue de gloire de l’Egypte sous Nasser dans les années 1950 et 60. Aujourd’hui, le probable candidat à l’élection présidentielle et vrai­semblable prochain président, le ministre de la Défense, Abdel-Fattah Al-Sissi, est souvent associé au raïs Abdel-Nasser. Mais ceux qui font ce rapprochement pensent surtout à l’homme fort, dont le pays a cruellement besoin dans la conjoncture actuelle, et non pas aux politiques panarabes d’une autre époque, notamment vis-à-vis de la crise syrienne.

Syrie
(Photo:Reuters)

Ce sentiment panarabe était pourtant perceptible dans la réac­tion populaire hostile à une éven­tuelle frappe militaire américaine contre le régime de Damas en sep­tembre dernier, malgré la large solidarité avec l’opposition au pré­sident Bachar Al-Assad. Cette réaction hostile à toute interven­tion militaire étrangère en Syrie est partagée par le gouvernement inté­rimaire. Une position à l’opposé de celle adoptée par Le Caire sous le régime des Frères musulmans.

Sous l’ex-président, Mohamad Morsi, la politique égyptienne envers la guerre civile en Syrie a pris clairement un virage confes­sionnel. S’entourant de nouveaux alliés composés de figures sala­fistes et d’anciens djihadistes, il annonce le 15 juin 2013 la rupture des relations diplomatiques avec Damas, réclame l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Syrie, demande au Hezbollah chiite libanais de quitter la Syrie et autorise, voire encou­rage les Egyptiens à aller com­battre aux côtés de l’opposition armée syrienne, face à la colère de la diplomatie et de l’armée égyp­tiennes qui y voyaient une poli­tique imprudente aux consé­quences incalculables. L’Egypte avait déjà souffert dans les années 1990 d’une vague d’attentats terro­ristes commis, entre autres, par ceux que l’on avait appelés les « Afghans égyptiens », ces jeunes Egyptiens qui avaient été autorisés et encouragés par le président Anouar Al-Sadate à combattre les troupes soviétiques en Afghanistan. Aujourd’hui, l’on parle des « reve­nants » de la Syrie, ces Egyptiens qui rentrent au pays alimenter la vague terroriste, après avoir com­battu aux côtés des djihadistes syriens. Peu de temps après son investiture le 30 juin 2012, Morsi lance en août son initiative de créer un quartette islamique, composé de l’Egypte, de la Turquie, de l’Arabie saoudite et de l’Iran, pour régler la crise syrienne. Mais les divergences entre l’Iran, allié stra­tégique et indéfectible du régime syrien, et Riyad, partisan du départ du président Assad et très hostile à Téhéran, n’ont permis d’accomplir la moindre avancée.

La destitution de Morsi et l’ac­cession au pouvoir d’un président et d’un gouvernement intérimaires amènent l’Egypte à adopter une politique plus prudente vis-à-vis de la crise syrienne, débarrassée de sa dimension confessionnelle. Engluée dans ses problèmes intéri­eurs et en manque de moyens financiers, l’Egypte post-Morsi observe une politique non inter­ventionniste, se contentant d’an­noncer des positions diplomatiques appelant à une solution politique à la crise. Contrairement à Morsi qui avait pris fait et cause pour l’oppo­sition armée, le régime intérimaire s’emploie à observer une position de neutralité entre les différents protagonistes syriens.

Mais Le Caire est conscient que le conflit en Syrie est devenu au fil du temps une guerre par procura­tion, où s’affrontent puissances régionales et mondiales, notam­ment l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie, l’Iran, la Russie, les Etats-Unis et l’Union européenne. Se montrant pessimiste sur une solu­tion rapide à la crise en raison des multiples interventions étrangères, où s’affrontent des intérêts diver­gents, l’Egypte croit qu’un règle­ment ne peut intervenir qu’à tra­vers un « grand marché » qui serait conclu entre les puissances étrangères qui soutiennent l’une ou l’autre des deux parties en conflit. Ce qui nécessite des concessions réciproques et des compromis, encore introuvables.

Le Caire s’inquiète toutefois de la poursuite de ce conflit armé et de ses répercussions négatives et déstabilisatrices sur la Syrie, les pays voisins et l’ensemble de la région, dont l’Egypte. A commen­cer par le problème des réfugiés qui étaient de 2,4 millions de per­sonnes en 2013. Leur nombre ne cesse de grandir. Ils se trouvent essentiellement dans les pays voi­sins, le Liban, la Jordanie, la Turquie, l’Iraq, mais aussi en Egypte, où les réfugiés enregistrés sont de l’ordre de 120 000. Les estimations non officielles les pla­cent cependant à quelque 250 0000 à 300 000. Plusieurs de ces réfu­giés sont en butte à des tracasseries et à un climat hostile en raison du soutien apporté par certains d’entre eux à la mouvance des Frères musulmans. En tout cas, les autori­tés égyptiennes perçoivent la pré­sence massive et incontrôlée de réfugiés syriens comme un facteur déstabilisateur, à un moment où l’Egypte fait face à des problèmes graves de sécurité et de terrorisme. L’imposition de restrictions sur l’octroi de visas aux réfugiés syriens peut se comprendre par ces craintes.

L’Egypte se soucie davantage, en cas de prolongation du conflit ou de chute du régime de Bachar Al-Assad, d’une possible désinté­gration de l’Etat syrien suivant des critères confessionnels (sunnites versus alaouites, qui sont une branche du chiisme) et de ses pré­visibles conséquences déstabilisa­trices sur l’ensemble de la région, en particulier les pays du Golfe. Ceux-ci, précisément l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Koweït, où se trouvent d’impor­tantes minorités chiites, sont les principaux soutiens financiers et pourvoyeurs de fonds à l’Egypte. La poursuite de leur assistance financière multiforme est capitale pour la réussite de la période de transition et la relance de l’écono­mie, saignée à blanc depuis le 25 janvier 2011.

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