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Les enjeux américains dans la guerre de Gaza

Mercredi, 03 avril 2024

En s’abstenant le 25 mars de mettre leur veto, les Etats-Unis ont permis de faire passer la première résolution du Conseil de sécurité de l’ONU exigeant un cessez-le-feu immédiat dans la bande de Gaza.

L’abstention américaine a eu l’effet de choc en Israël qui a réagi avec colère, affirmant qu’il n’avait aucune intention de respecter la résolution. La déception d’Israël tient au fait qu’il s’attendait à ce que son allié indéfectible lui assure une couverture politique, comme il l’a toujours fait au fil des années.

Bien que l’Administration américaine ait tenté de limiter la portée de son abstention, en affirmant à l’adresse d’Israël que la résolution n’est pas contraignante, l’action de Washington traduit sa désapprobation de la stratégie militaire suivie par Israël à Gaza et l’écart croissant entre le premier ministre, Benyamin Netanyahu, et le président américain, Joe Biden, qui a récemment souligné que la réaction militaire israélienne à l’attaque du Hamas du 7 octobre a été « exagérée ». L’offensive israélienne contre Gaza a jusqu’à présent provoqué plus de 32 000 morts et 37 000 blessés parmi les Palestiniens et a exposé plus du tiers de la population à la famine, ce qui a entraîné de sérieux dégâts aussi bien pour le statut et l’autorité morale des Etats-Unis sur la scène mondiale que pour la popularité du président Biden dans l’opinion publique interne, en raison du maintien du soutien militaire et politique américain à Israël.

Sans annoncer un changement radical de la politique américaine vis-à-vis d’Israël, la prise de position de Washington à l’ONU est plutôt dirigée contre Netanyahu, que les Etats-Unis en sont venus à considérer comme un allié encombrant, car intraitable. Le point de discorde majeur porte sur le plan d’Israël d’envahir la ville de Rafah, au sud de Gaza, qui risque de provoquer des massacres de civils à grande échelle, de nature à accentuer l’isolement diplomatique de Washington sur la scène internationale et à accroître les difficultés internes de Biden à l’approche de la présidentielle du 5 novembre. Lors de réunions les 25 et 26 mars à Washington, le secrétaire à la Défense, Lloyd Austin, et le secrétaire d’Etat, Antony Blinken, ont exhorté le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant — venu chercher l’accélération des livraisons d’armes et de munitions — à abandonner le plan d’envahir Rafah, où quelque 1,4 million de Palestiniens avaient trouvé refuge. A la place, ils ont fait pression pour un ciblage alternatif et plus précis du Hamas, en vain. L’intransigeance de Netanyahu tient à sa volonté de rester au pouvoir qui dépend de sa manière de gérer sa coalition gouvernementale. Or, celle-ci comprend des partis extrémistes religieux et ultranationalistes de droite qui n’acceptent aucun relâchement de la guerre.

Plus important encore que les considérations de politique étrangère, la nouvelle attitude de Washington à l’ONU visait à préserver la coalition électorale de Biden et à renforcer ses chances de réélection, au moment où s’observe un net changement dans l’opinion publique interne contre la poursuite du soutien américain à Israël, à cause des conséquences humanitaires désastreuses de l’offensive de ce dernier sur la population palestinienne. Selon des sondages menés en décembre, seuls 20 % des électeurs américains de moins de 30 ans approuvent la gestion du conflit par Biden. D’autre part, le soutien à Biden de la communauté arabo-américaine est tombé à seulement 17 %, soit une baisse de 42 %, selon un sondage réalisé au début du conflit. Des manifestations pro-palestiniennes massives et bien coordonnées à travers le pays, y compris à Washington, ont démontré le pouvoir des électeurs arabo-américains ainsi que des libéraux. Ces derniers, notamment les progressistes de l’aile gauche du parti démocrate, désapprouvent massivement la politique de Biden de soutien à Israël. Ces nouvelles donnes ont mis le président-candidat aux prises avec l’opinion publique sur la guerre à Gaza et risquent de lui faire perdre des voix précieuses dans son prochain duel avec le candidat du Parti républicain, Donald Trump. A titre d’exemple, Biden, pour conserver le Michigan, un Etat-clé lors de la prochaine présidentielle, doit s’assurer du soutien des Arabo-américains. Le locataire de la Maison Blanche s’est trouvé ainsi obligé, sous la pression de divers blocs électoraux, à opérer d’importants changements rhétoriques dans son langage sur Israël et à s’abstenir pour la première fois d’opposer son veto à la résolution exigeant un cessez-le-feu. Washington a tenté en même temps de vider la résolution de son contenu en soutenant qu’elle n’est pas contraignante. Cette tentative montre la voie médiane et tenue que l’Administration américaine cherche à emprunter pour satisfaire à la fois l’électorat anti-guerre et le lobby pro-israélien, sans toutefois y parvenir. Alors que le premier trouve que l’abstention américaine est insuffisante et exige un arrêt des livraisons d’armes à Israël qui alimentent sa guerre contre les civils palestiniens, le second attaque l’abstention de Washington au Conseil de sécurité car elle affaiblit, selon lui, la position d’Israël dans sa guerre contre le Hamas.

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