Mercredi, 06 décembre 2023
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Volte-face américaine au Moyen-Orient

Thursday 28 sept. 2023

Washington envisage de conclure des traités de défense avec l’Arabie saoudite et Israël en vue de les pousser à faire les concessions nécessaires pour une normalisation de leurs relations.

Les discussions qui se tiennent actuellement ont pour objectif d’aligner les termes de ces traités sur ceux conclus par Washington avec le Japon et la Corée du Sud, considérés parmi les plus solides engagements militaires des Etats-Unis en dehors de leurs alliés européens.

Riyad considère un traité de défense mutuelle avec les Etats-Unis comme l’élément central de ses entretiens avec Washington au sujet d’Israël. Il affirme qu’un traité solide aiderait à dissuader les attaques potentielles de l’Iran ou de ses alliés armés au Moyen-Orient, même si les deux rivaux régionaux ont récemment rétabli leurs relations diplomatiques. Le Royaume demande également à Washington des armes avancées et de l’aider à développer un programme nucléaire civil, dont certains responsables américains craignent qu’il ne serve de couverture à un programme d’armes nucléaires pour contrer l’Iran. Enfin, Riyad exige de la part d’Israël des concessions aux Palestiniens pour maintenir en vie les perspectives d’un Etat indépendant, ce que Washington préconise également, mais qu’Israël n’a montré aucune volonté d’accorder.

Pour Israël, les relations diplomatiques avec l’Arabie saoudite sont un prix recherché de longue date qui encouragera d’autres Etats musulmans à emboîter le pas et ouvrira également la voie à l’expansion de l’intégration économique de l’Etat juif au Moyen-Orient. Mais la coalition d’extrême droite du premier ministre, Benyamin Netanyahu, n’est disposée en retour qu’à des gestes modestes envers les Palestiniens. Netanyahu cherche à limiter les concessions aux projets économiques visant à améliorer les moyens de subsistance des Palestiniens et l’aide à l’Autorité palestinienne à court d’argent. Il a régulièrement minimisé la centralité de la composante palestinienne dans les pourparlers de normalisation avec Riyad.

La pression de Joe Biden pour un accord entre l’Arabie saoudite et Israël marque un revirement spectaculaire pour un président qui avait évité jusqu’ici une implication plus profonde dans les conflits de la région, soulevant des questions sur les raisons pour lesquelles il s’est engagé dans un objectif aussi ambitieux, ce qu’il a à gagner et s’il est obligé de payer un prix trop élevé. Lors de sa campagne présidentielle de 2020, il a promis de faire de l’Arabie saoudite un « paria ». Par ailleurs, négocier la normalisation saoudo-israélienne serait une aubaine politique pour le gouvernement de Netanyahu, que les responsables américains ont vivement critiqué pour ses efforts visant à affaiblir le système judiciaire israélien et son encouragement à la construction de colonies dans les territoires palestiniens.

Mais la Maison Blanche estime désormais qu’un accord de normalisation constituerait un important désamorçage des tensions israélo-arabes, renforcerait le rempart régional contre l’Iran et aura un impact géopolitique très positif pour les Etats-Unis : un rapprochement entre Washington et Riyad, qu’induiront les composantes du dossier de la normalisation, le traité de défense, la vente d’armes avancées et le développement d’un programme nucléaire saoudien, pourrait éloigner le Royaume de l’orbite de la Chine et émousser les efforts de celle-ci pour étendre son influence dans le Golfe et au Moyen-Orient. Les Etats-Unis cherchent également à réaffirmer leur leadership régional pour empêcher l’Arabie saoudite et d’autres Etats pétroliers du Golfe de s’éloigner davantage des efforts visant à isoler la Russie. Enfin, un accord de normalisation saoudo-israélienne sera une victoire de politique étrangère pour Biden qui cherche à se faire réélire en novembre 2024. Un tel accord attirerait les électeurs pro-israéliens lors de la présidentielle et rendrait plus difficile pour le parti républicain d’attaquer Biden sur ses relations tendues avec Netanyahu. Il enlèvera un avantage décisif à Donald Trump, le potentiel rival de Biden dans la course à la Maison Blanche qui se targue d’avoir réussi les accords de paix d’Abraham entre Israël et quatre pays arabes, les Emirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan.

La voie vers un accord de normalisation saoudo-israélienne reste cependant semée d’embûches. Outre le refus israélien de faire des concessions consistantes en faveur des Palestiniens, les exigences saoudiennes en matière de sécurité et de nucléaire seront difficiles à négocier pour la Maison Blanche, car elles nécessiteront le feu vert d’un Congrès sceptique. Tout traité avec l’Arabie saoudite suscitera de vives objections parmi les législateurs, dont certains de haut rang, y compris des démocrates, considérant l’Arabie saoudite comme un partenaire peu fiable qui se soucie peu des intérêts américains. C’est pour surmonter de telles objections que Washington a proposé d’inclure dans ses plans la conclusion d’un traité similaire avec Israël, afin de gagner l’approbation d’un Congrès largement pro-israélien. Enfin, un traité de défense avec Riyad signifiera une implication militaire accrue des Etats-Unis au Moyen-Orient, ce qui contredit la volonté de la majorité des législateurs, ainsi que l’objectif déclaré de Biden de réorienter les ressources militaires et les capacités de combat américaines loin de la région et vers l’Asie-Pacifique, afin d’y contrer la Chine.

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