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La voie ténue de l’aide américaine à l’Egypte

Mardi, 15 octobre 2013

La décision de l’Admi­nistration américaine, annoncée le 9 octobre, de suspendre une par­tie de l’aide militaire annuelle accordée à l’Egypte a provoqué la colère du gouvernement égyp­tien, qui s’est dit « étonné » de la mesure prise par Washington à son encontre. Il s’agit de la sus­pension de livraison de certains systèmes militaires, chasseurs F-16, chars M-1 Abrams, mis­siles antinavire Harpoon, héli­coptères de chasse Apache, ainsi que du gel de 260 millions de dollars.

L’ire du Caire est compréhen­sible dans la mesure où la déci­sion américaine — au-delà de l’importance de la somme et des équipements concernés par la suspension — envoie un mau­vais signal aussi bien à la scène intérieure qu’à la communauté internationale. Sur le front interne, elle risque de revigorer les partisans des Frères musul­mans et du président destitué Mohamad Morsi et les encoura­ger à poursuivre leurs protesta­tions contre le gouvernement intérimaire et l’armée, mettant davantage à mal l’effort du Caire pour retrouver une situation nor­male, à même de relancer l’éco­nomie, saignée à blanc depuis la chute de Moubarak en février 2011.

Sur la scène internationale, la décision du principal allié du Caire renforce les craintes des partenaires économiques de l’Egypte, dont l’Union euro­péenne, car elle souligne que le pays prend une mauvaise direc­tion en matière de démocratie et de respect des droits de l’homme, une situation de nature à prolon­ger l’état d’instabilité politique.

Malgré l’étonnement affiché par Le Caire, certains respon­sables égyptiens ont indiqué qu’ils s’attendaient à une telle décision américaine. A y regar­der de près, la mesure améri­caine s’inscrit somme toute dans la droite ligne de la politique suivie par l’Administration de Barack Obama depuis la destitu­tion de Morsi, le 3 juillet, et qui tend à tenir la barre au milieu et à emprunter une voie médiane entre, d’un côté, la préservation des intérêts stratégiques cru­ciaux des Etats-Unis en Egypte et, de l’autre, pour des considé­rations de politique intérieure, la défense des principes de démo­cratie et de libertés fondamen­tales. La suspension d’une partie de l’assistance et de la livraison de certains systèmes d’arme­ment répond à cette dernière considération qui s’est traduite par des pressions du Congrès et d’une partie de la classe poli­tique américaine sur l’Adminis­tration Obama pour qu’elle prenne des « sanctions » à l’en­contre de l’armée en Egypte, responsable à leurs yeux de la suspension du processus démo­cratique entamé après la chute de Moubarak.

Mais le gel d’une partie de l’aide militaire américaine est temporaire et pourrait être levé si, selon la décision annoncée, le gouvernement égyptien accom­plit un « progrès crédible envers un gouvernement civil, inclusif et démocratiquement élu, à tra­vers des élections libres et hon­nêtes ». Ce qui devrait normale­ment avoir lieu si la feuille de route, annoncée le jour de la destitution de Morsi, est menée à son terme, bien que la question du sort des Frères musulmans pose problème.

Ce caractère temporaire de la décision américaine répond ainsi à la volonté de Washington de préserver ses intérêts à long terme en Egypte, en tête des­quels la sécurité d’Israël, via le maintien du Traité de paix, le passage préférentiel par le Canal de Suez des navires de guerre américains et le survol du terri­toire égyptien par les avions militaires des Etats-Unis. Au-delà de ces intérêts bien connus, Washington cherche, par sa décision de geler une par­tie de son assistance, à pousser le gouvernement intérimaire et l’armée à inclure les Frères musulmans dans le processus de transition démocratique. Les Etats-Unis croient que la préser­vation de leurs intérêts straté­giques à long terme passe par un retour à la stabilité en Egypte.

Cette stabilité, pensent-ils, est irréalisable sans la réintégration de la confrérie dans le jeu poli­tique. Or, ils voient que, malgré les promesses faites par le gou­vernement intérimaire en faveur d’un processus de transition démocratique inclusif, les Frères musulmans sont durement répri­més. Alors que les autorités égyptiennes invoquent l’incita­tion et l’usage de la violence pour justifier leur répression de la confrérie, Washington s’em­ploie à pousser les deux parties antagonistes à un compromis, qui reste à trouver. Il craint que l’exclusion des Frères n’enve­nime la situation sécuritaire, en poussant certains d’entre eux à l’action clandestine violente, de connivence avec des éléments djihadistes.

La décision américaine, aussi temporaire soit-elle, n’est cependant pas sans risque. Au niveau officiel, des responsables ont indiqué que l’Egypte cher­cherait, en cas de besoin, à se procurer ses besoins en armes ailleurs, en allusion notamment à la Russie, qui serait heureuse de remettre un pied dans le mar­ché de l’armement égyptien, après en avoir été chassée par le président Anouar Al-Sadate au milieu des années 1970. D’autres ont brandi la menace à peine voilée d’une révision des condi­tions d’accès privilégié des navires de guerre des Etats-Unis au Canal de Suez et de survol de leurs avions militaires au-dessus du territoire égyptien. A n’en plus douter, la décision améri­caine, vue comme un outil de pression et d’intervention dans les affaires intérieures de l’Egypte en faveur des Frères musulmans, alimente l’antiamé­ricanisme dans le pays. Depuis que les Etats-Unis ont brandi la menace de suspendre, réduire ou couper leur assistance annuelle à l’Egypte, à la suite de la disper­sion violente des deux campe­ments des Frères musulmans au Caire, le 14 août, le mouvement Tamarrod (rébellion), à l’origine de la destitution de Morsi, a lancé une campagne populaire appelant à la fin de l’aide écono­mique et militaire américaine, perçue comme un moyen inac­ceptable de violation de la sou­veraineté nationale.

Il ne faut toutefois pas exagé­rer ces risques, car malgré le ressentiment de chacune des deux parties des décisions prises par l’autre partie, les respon­sables égyptiens, de même que leurs homologues américains, comprennent les considérations et les raisons ayant poussé l’autre camp à prendre des mesures contraires aux intérêts de leur propre pays. Plus impor­tant, les deux gouvernements actuels croient à la nécessité de maintenir des liens étroits et de surmonter les difficultés nées de la période de transition en Egypte.

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