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Vers une normalisation syro-saoudienne

Vendredi, 31 mars 2023

L’Arabie saoudite et la Syrie se préparaient à reprendre leurs relations diplomatiques après l’Aïd Al-Fitr, la fête musulmane du petit Baïram, dans la deuxième quinzaine d’avril.

C’est ce qu’ont révélé jeudi la télévision saoudienne et des sources syriennes et du Golfe, notant que la reprise des relations serait précédée d’une visite à Damas du ministre saoudien des Affaires étrangères, Faisal bin Farhan Al Séoud. La décision de normalisation des relations serait le résultat de discussions qui ont eu lieu dernièrement à Riyad avec le chef des renseignements généraux syriens, Hossam Louqa. Cette percée soudaine montre les effets potentiels que le récent accord de réconciliation entre l’Arabie saoudite et l’Iran, annoncé le 10 mars, pourrait avoir sur des crises arabes alimentées par la rivalité saoudo-iranienne, notamment les guerres civiles en Syrie et au Yémen.

Une reprise des relations diplomatiques entre Riyad et Damas serait un renversement spectaculaire dans la géopolitique arabe et moyen-orientale. Elle est le fruit d’une lente évolution qui a commencé en 2018 lorsque les forces gouvernementales syriennes avaient repris le contrôle de la zone rebelle autour de Damas et de la majorité du territoire national, grâce à l’intervention militaire de la Russie à partir de fin septembre 2015 et au soutien de la République islamique et de son allié libanais le Hezbollah. Ce renversement de la situation a fait comprendre aux Etats arabes hostiles au régime de Damas, dont l’Arabie saoudite, que le président Bachar Al-Assad resterait au pouvoir et qu’il serait plus réaliste de changer de politique en faveur d’un rapprochement avec lui, en vue d’une réconciliation à terme. Les Emirats Arabes Unis (EAU) ont été les pionniers en la matière en rouvrant leur ambassade à Damas le 27 décembre 2018, au niveau du chargé d’affaires. Bahreïn leur a emboîté le pas le lendemain. Le 4 octobre 2020, Oman est devenu le premier pays arabe à envoyer un ambassadeur à Damas.

Plus récemment, le chef de la diplomatie saoudienne a souligné le 8 mars qu’un consensus croissant se dessinait dans le monde arabe sur le fait que l’isolement de la Syrie ne fonctionnait pas, que le statu quo n’était plus tenable et qu’un dialogue avec Damas était nécessaire. En novembre dernier, le chef du service de renseignements syrien a assisté au Forum arabe du renseignement, tenu au Caire, et a été photographié à côté de son homologue saoudien, Khalid Humaidan. L’image n’était pas un hasard et a été perçue comme une tentative claire de montrer le réchauffement des relations entre les deux pays. Elle a coïncidé avec des efforts égyptiens en vue d’une réintégration de la Syrie dans la Ligue arabe. Plus tôt, en mai 2021, Humaidan s’est rendu à Damas, le premier déplacement du genre depuis le déclenchement de la guerre civile syrienne en 2011. Toujours en mai 2021, le ministre syrien du Tourisme, Rami Radwan Martini, a été invité à Riyad pour participer à une conférence.

Contrer l’influence iranienne en Syrie

Le rapprochement progressif entre les deux pays a été entamé après une longue réticence saoudienne, nourrie par des relations bilatérales difficiles. Pendant des décennies, elles ont alterné entre des périodes d’harmonie relative — au cours desquelles Riyad a souvent apporté un soutien financier au régime syrien chroniquement à court d’argent — et une concurrence régionale, alimentée par les liens étroits entretenus entre Damas et Téhéran, l’ennemi juré de l’Arabie saoudite. Bien qu’aucun des deux régimes n’ait beaucoup de sympathie pour l’autre, les rapports n’ont été complètement rompus qu’en 2012, lorsque l’Arabie saoudite a pesé de tout son poids en faveur des appels à la destitution d’Assad. Riyad a annoncé la fermeture de son ambassade à Damas en mars 2012 et les relations diplomatiques ont été rompues depuis. Au cours des années suivantes, l’Arabie saoudite a financé des groupes rebelles qui cherchaient à renverser Assad. Ces jours sont maintenant révolus, mais le Royaume a maintenu son boycott diplomatique. Après le renversement de la situation sur le terrain en faveur de Damas, Riyad a repris les liens avec le service de renseignements syrien. Bien que l’Arabie saoudite n’entretienne plus aucun espoir de changement de régime à Damas, elle estime nécessaire d’affaiblir l’alliance nouée entre la Syrie et l’Iran depuis de longues années. C’est le même objectif recherché par les EAU. Les deux pays du Golfe estiment qu’ils seraient mieux placés pour contrer l’Iran en établissant des relations — et potentiellement une certaine dépendance économique — avec l’allié syrien de Téhéran qu’en maintenant leur position antagoniste. Dans cette optique, les pays arabes favorables au retour de la Syrie dans le giron arabe, dont l’Egypte, la Jordanie, l’Iraq, Oman et Bahreïn, considèrent que sa réintégration dans la Ligue arabe est de nature à contrebalancer l’influence de l’Iran auprès du régime de Damas.

L’Arabie saoudite accueille en mai le prochain sommet de l’organisation panarabe, où la plupart des Etats membres espèrent rétablir l’adhésion de la Syrie après sa suspension en 2011, a récemment déclaré le secrétaire général de la Ligue arabe, Ahmad Aboul-Gheit. Des pourparlers seraient en effet en cours pour définir les modalités de sa réintégration. Il est cependant improbable de voir le rôle et l’influence de l’Iran en Syrie décliner rapidement et fortement. Dans sa position affaiblie après 12 ans de guerre civile et de destruction à la fois économique et physique, le président Assad n’est pas en état de se distancier de Téhéran, comme certains Etats arabes pourraient le souhaiter. Une réconciliation arabe avec Damas pourrait cependant déclencher un processus politique qui produirait progressivement un régime syrien moins proche de l’Iran.

Pour le régime syrien, rétablir ses relations avec l’Arabie saoudite et retrouver son siège à la Ligue arabe signifient sa réhabilitation dans le concert arabe et une reconnaissance régionale de sa légitimité. De même, une réconciliation avec les riches monarchies du Golfe ouvrirait la porte à de précieux soutiens financiers en faveur de la reconstruction du pays ravagé par la guerre. Entravés par les sanctions, les alliés russe et iranien d’Assad n’ont pas les moyens économiques de payer la facture de la reconstruction.

L’accord saoudo-iranien de rétablissement des relations diplomatiques a certainement joué un rôle d’accélérateur de la réconciliation entre Riyad et Damas, allié de Téhéran, en levant un obstacle majeur à la reprise des relations bilatérales. La rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran a longtemps été l’un des traits déterminants de la géopolitique au Moyen-Orient, ainsi que l’un des principaux moteurs des guerres en Syrie et au Yémen. L’accord de réconciliation entre Riyad et Téhéran devrait avoir un effet de désescalade sur de nombreuses crises dans le monde arabe, bien qu’à des degrés différents et avec des résultats variables. Cette normalisation difficile ne ferait toutefois pas disparaître leur rivalité régionale qui prendrait alors un aspect concurrentiel plus pacifique.

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