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Le gaz méditerranéen et la crise énergétique européenne

Vendredi, 03 mars 2023

Alors que l’Europe tente d’obtenir son indépendance du gaz naturel russe d’ici 2027 et de trouver des sources alternatives pour couvrir ses besoins énergétiques, et que les producteurs de pétrole et de gaz du Golfe ont fait savoir qu’ils étaient incapables d’augmenter substantiellement leur production pour combler le déficit énergétique de l’Union Européenne (UE), celle-ci a tourné son attention vers les découvertes gazières en Méditerranée orientale.

Des quantités importantes de gaz naturel ont été découvertes ces dernières années dans le bassin levantin de la Méditerranée, principalement en Egypte, en Israël et à Chypre et les dirigeants européens, qui par le passé n’y prêtaient pas beaucoup d’attention, ont maintenant réalisé que la région pouvait devenir une source supplémentaire qui s’ajouterait à la Norvège, à l’Algérie, au Qatar et à l’Azerbaïdjan, contribuant à la diversification de l’approvisionnement énergétique de l’Europe et réduisant sa dépendance de Moscou, qui assurait 40 % de sa consommation gazière avant le déclenchement de la guerre en Ukraine. Le 15 juin dernier, l’UE, l’Egypte et Israël ont signé au Caire un accord pour la fourniture de gaz naturel à l’UE. En vertu de l’accord, du gaz israélien est acheminé par gazoduc vers les deux terminaux de liquéfaction égyptiens sur la côte méditerranéenne, à Damiette et à Edkou, puis transporté par méthanier vers l’Europe. L’Egypte a ainsi exporté l’année dernière, pour la première fois, 60 % de sa production de gaz Naturel Liquéfié (GNL) vers l’Europe, soit 4 millions de tonnes, plus que le double du volume de 2021.

Les réserves importantes de gaz offshore découvertes dans le bassin levantin de la Méditerranée peuvent transformer la région en un centre important d’exportation énergétique vers l’Europe. L’Egypte, Israël et Chypre ont, à des degrés divers, développé leurs programmes nationaux de recherche et d’exploration dans le but d’extraire, d’exploiter et d’exporter leurs ressources des fonds marins. Des projets communs sont également nécessaires pour développer les capacités de la région à devenir une source énergétique importante pour l’Europe. Il s’agit en premier lieu du gazoduc East Mediterranean Gas (EMG), reliant le port d’Ashkelon en Israël à celui d’Al-Arich en Egypte, qui servait de 2008 à 2012 à acheminer du gaz égyptien vers Israël, mais qui est utilisé aujourd’hui dans l’importation de gaz israélien. Un autre projet de construction d’un gazoduc reliant le gisement chypriote d’Aphrodite aux sites de liquéfaction égyptiens, en vue d’une exportation vers l’Europe, devrait entrer en fonction en 2025, selon le ministre égyptien du Pétrole, Tarek El-Molla.

Les prévisions estiment que l’Egypte, Israël et Chypre pourraient fournir conjointement entre 20 et 25 milliards de mètres cubes (mmc) par an à l’Europe, pendant une période de 15 à 20 ans, à partir de 2027. La consommation de l’UE était de 397 milliards de mètres cubes en 2021, avant le déclenchement de la guerre en Ukraine. En 2022, la demande de l’UE est estimée avoir reculé de 12 %. Pour qu’ils puissent recevoir des approvisionnements en GNL considérablement accrus, les pays européens doivent accroître la capacité de leurs terminaux méthaniers.

De leur côté, les pays méditerranéens producteurs de gaz, pour constituer une source énergétique fiable en Europe, doivent individuellement et collectivement relever certains défis. Il s’agit pour l’Egypte d’augmenter la capacité de ses deux installations de GNL en ajoutant de nouveaux trains de liquéfaction. En faisant cela, l’Egypte conforterait sa position de hub énergétique régional fondé sur la vente de son excédent de production de gaz naturel et surtout la liquéfaction et l’exportation de gaz israélien et chypriote. Outre les revenus générés par la liquéfaction et les services afférents, le pays bénéficie des frais de transit via le réseau gazier national.

Dans l’immédiat, les exportations de GNL via l’Egypte devraient osciller entre 5 et 10 mmc/an en fonction de la capacité de transport du gazoduc égypto-israélien et des interconnexions entre les deux pays, ainsi qu’en fonction des capacités de production des installations égyptiennes de liquéfaction, étant donné qu’une part croissante de plus de 60 % de la production égyptienne de GNL est absorbée par la consommation locale. A moyen et long terme, l’exportation de volumes plus importants de GNL via l’Egypte nécessiterait une nouvelle route offshore — le projet de gazoduc égypto-chypriote — pour acheminer le gaz chypriote, voire israélien, vers les sites égyptiens de liquéfaction. Cela représente la solution la plus économique et la plus faisable par rapport à d’autres scénarios d’exportation, dont celui de la construction du gazoduc EastMed, reliant les gisements chypriotes et israéliens à la Grèce et l’Italie, puis vers le reste de l’Europe occidentale.

L’accord de construction d’EastMed a été signé par les dirigeants d’Israël, de Chypre et de Grèce le 2 janvier 2020, mais il se heurte principalement à l’opposition de la Turquie, exclue de la coopération gazière méditerranéenne, en raison de ses rapports conflictuels avec les pays de la région. Les revendications maritimes turques, ainsi que celles de la République turque de Chypre du Nord (autoproclamée et reconnue uniquement par Ankara) sont parmi les principaux obstacles à la réalisation d’EastMed. Bien que l’UE ait exprimé son soutien au projet, aucune des grandes compagnies de production énergétique n’a soutenu l’idée, en raison des difficultés politiques liées à sa construction et de son coût élevé d’environ 7 milliards de dollars. Le retrait en janvier 2022 du soutien des Etats-Unis à EastMed, considéré par l’Administration comme n’étant pas économiquement viable ou respectueux de l’environnement, a fini par geler le projet.

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