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Washington en quête de normalisation avec l’Egypte

Lundi, 30 septembre 2013

Les déclarations faites le 24 septembre par le président Barack Obama devant l’As­semblée générale de l’Onu sur la situation en Egypte démontrent la volonté des Etats-Unis de rééqui­librer leur politique envers Le Caire. Le locataire de la Maison Blanche a ainsi adressé ses cri­tiques au président destitué Mohamad Morsi, l’accusant de ne pas avoir été disposé ou capable de gouverner de façon inclusive des différentes forces politiques. Il est ensuite allé un peu plus loin pour souligner que bien que Morsi ait été démocrati­quement élu, le gouvernement intérimaire qui l’a remplacé a répondu au désir de millions d’Egyptiens qui pensaient que la révolution avait pris une mau­vaise direction. C’est la première fois qu’Obama reconnaît les erreurs commises par Morsi et le fait que sa destitution répondait à une volonté populaire. Ce qui traduit une lecture plus profonde de la situation en Egypte, loin de celle binaire, qui caractérisait jusqu’ici la position officielle de Washington, mettant en avant l’idée d’un changement anticons­titutionnel opéré par l’armée contre un président élu.

Certes, le président américain a également adressé ses critiques au gouvernement intérimaire, l’accusant à son tour d’avoir pris des mesures contraires à la démo­cratie, telle l’imposition de l’état d’urgence et de restrictions sur l’opposition, les médias et la société civile. Mais cette posi­tion, qui paraît envoyer des signaux contradictoires — car elle renvoie dos à dos l’ancien et le nouveau régime politique en Egypte — exprime au contraire la ligne ténue et médiane, que s’emploie à emprunter l’Admi­nistration américaine entre deux types de considérations et d’inté­rêts. Il y a, d’un côté, les pres­sions du Congrès et l’intérêt pour Washington de défendre les prin­cipes de démocratie, des droits de l’homme et des libertés fonda­mentales, qui sont apparus comme avoir été mis à mal lors de la destitution de Morsi et des événements qui s’en sont suivis. Mais il y a, de l’autre côté, les intérêts stratégiques cruciaux des Etats-Unis en Egypte, que l’Ad­ministration se doit de défendre.

Le premier type de considéra­tions avait pris le dessus immé­diatement après la destitution de Morsi, notamment au niveau du discours, car, dans les faits, les Etats-Unis se sont abstenus de prendre des mesures sévères à l’encontre de l’Egypte. Ainsi, le ministère américain de la Défense a d’abord annoncé le 24 juillet la suspen­sion de la livraison de 4 chasseurs F16 à l’armée égyp­tienne, prévue à la fin de l’année. Obama a ensuite décidé le 15 août, au lendemain de la disper­sion violente des deux campe­ments des partisans des Frères musulmans au Caire, l’annula­tion des manoeuvres militaires conjointes bisannuelles, Bright Star, qui étaient prévues en sep­tembre. L’une et l’autre des deux mesures ont été plutôt jugées de peu d’effet. La suspension tem­poraire, et non l’annulation, de la livraison des F16 pourrait être levée une fois que la transition démocratique aura été bien menée à son terme, et peut-être même avant, si le calendrier, qui est de courte durée (9 mois), et les étapes de la feuille de route sont respectés. Quant aux manoeuvres militaires, elles ont, de l’aveu même des responsables américains, beaucoup perdu de leur intérêt depuis qu’elles ont été instaurées en 1980, à la suite de la conclusion de l’accord de paix égypto-israélien en 1979.

L’Administration américaine a également suspendu temporaire­ment, sans l’annoncer officielle­ment, diverses parties de l’aide militaire et économique accordée chaque année à l’Egypte (1,5 milliard de dollars), dont 585 millions de l’assistance militaire pour l’année 2013. En s’abste­nant de l’annoncer publique­ment, les Etats-Unis maintien­nent la liberté de lever cette sus­pension et de reprendre leur aide, au moment opportun. Cette abs­tention permet également à Washington, tout en exerçant des pressions mesurées sur L’Egypte, d’éviter toute complication sup­plémentaire ou détérioration non voulue dans ses rapports avec Le Caire.

Cette attitude traduit la convic­tion de l’Adminis­tration américaine de la faiblesse de son influence sur l’Egypte, malgré l’assistance mili­taire et économique allouée chaque année. Les respon­sables américains sont aujourd’hui persuadés que les autorités égyp­tiennes poursuivront leur poli­tique contre les Frères musul­mans, avec ou sans l’aide des Etats-Unis. Ils sont également convaincus que l’importante et rapide assistance financière (12 milliards de dollars) accordée par certains pays du Golfe, l’Ara­bie saoudite, les Emirats et le Koweït, a beaucoup aidé Le Caire dans ce sens. Partant de cette constatation, les respon­sables américains ont commencé à adoucir leur langage vis-à-vis du Caire. C’est dans ce sens qu’il faut expliquer les dernières décla­rations d’Obama qui dénotent un retour vers le langage des inté­rêts. Le président américain a souligné à l’occasion que son Administration continuerait à maintenir une relation construc­tive avec le gouvernement intéri­maire égyptien, car il défend des intérêts primordiaux pour les Etats-Unis : les accords de Camp David et la lutte contre le terro­risme. Joignant l’acte à la parole, les Etats-Unis ont envoyé à l’ar­mée égyptienne en septembre des appareils ultramodernes d’une valeur de 10 millions de dollars, destinés à la détection des tunnels de contrebande entre le Sinaï et la bande de Gaza. Ces engins servent un intérêt majeur des Etats-Unis, celui de com­battre le terrorisme et de défendre la sécurité d’Israël, qui risque d’être menacée par l’infil­tration de djihadistes et le trafic d’armes à travers la frontière avec l’Egypte.

Les intérêts stratégiques des Etats-Unis en Egypte sont mul­tiples et cruciaux. Grâce à l’as­sistance militaire et économique, un fruit des accords de Camp David et du traité de paix égypto-israélien, l’armée américaine bénéficie d’importants privi­lèges, dont l’autorisation, accor­dée presque instantanément (contrairement à d’autres pays alliés qui demandent une semaine), de survol de ses avi­ons du territoire égyptien et le passage rapide de ses navires de guerre dans le Canal de Suez en direction des zones de conflit dans la région du Golfe, l’Afgha­nistan et la corne de l’Afrique. Selon les responsables du Pentagone, la perte de ces privi­lèges dépasserait en coût finan­cier et en termes stratégiques la valeur de l’assistance militaire américaine annuelle à l’Egypte (1,3 milliard de dollars). Il n’est donc pas étonnant, dans ces conditions, que les Etats-Unis s’efforcent de rééquilibrer ses rapports avec l’Egypte, après les turbulences provoquées par la chute des Frères musulmans, de façon à préserver leurs intérêts à long terme. Pour ce faire, ils maintiennent la retenue dans les mesures prises à l’encontre du Caire, puis changent progressi­vement leur discours envers le gouvernement intérimaire. Ils souhaitent aujourd’hui vive­ment, pour revenir à une situa­tion normale, que la période de transition arrive à bon port, sans heurt, ni délai.

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