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Vers une révision de la politique du Qatar en Egypte ?

Mardi, 24 septembre 2013

La décision de l’Egypte, le 19 septembre, de rendre au Qatar deux milliards de dollars qui ont été déposés à la Banque Centrale, à la suite de l’échec des négociations de les transformer en bons du Trésor, est une nou­velle indication de la détériora­tion des relations bilatérales, après la destitution le 3 juillet du président islamiste, Mohamad Morsi, issu des Frères musul­mans. Le 20 septembre, le procu­reur général égyptien a lancé un mandat d’arrêt contre le prêcheur renommé d’origine égyptienne, naturalisé qatari, Youssef Al-Qaradawi, pour incitation au meurtre des forces de l’ordre. Al-Qaradawi, un partisan des Frères musulmans, qui fait sou­vent ses apparitions sur la chaîne satellite qatari Al-Jazeera, avait appelé les musulmans au djihad contre le régime intérimaire et pour le rétablissement de Morsi dans ses fonctions. Le Caire a également refusé récemment une demande qatari d’augmenter le nombre de vols qu’effectue chaque semaine la compagnie Qatar Airways entre les deux pays de 28 à 42. En même temps, les négociations sont suspendues pour l’achat par l’Egypte de gaz naturel qatari. Ces indices, et bien d’autres, sont indicatifs de l’état de détérioration des relations entre les deux pays. Le 4 sep­tembre, le président par intérim, Adly Mansour, a averti le Qatar que la patience de l’Egypte est « à bout ». Il faisait allusion au soutien de Doha aux Frères musulmans et au président déchu, qui s’est notamment traduit par une couverture médiatique très partiale de la crise politique en Egypte par Al-Jazeera, qui épouse le point de vue de la confrérie. La chaîne qatari a été en conséquence interdite d’émettre à partir du Caire.

A l’instar de la Turquie, le Qatar, qui était le principal pour­voyeur de soutien financier au régime des Frères musulmans, avec 7,5 milliards de dollars en assistance multiforme, est en chute libre en Egypte. Il est prin­cipalement supplanté par l’Ara­bie saoudite, son principal rival dans la péninsule arabique, mais aussi par les Emirats arabes unis et le Koweït, tous hostiles aux Frères musulmans et contents de leur chute en Egypte. Le richis­sime émirat gazier avait tout misé sur la montée des Frères musulmans dans les pays du Printemps arabe. Il paraissait avoir fait le pari gagnant avec leur acces­sion au pouvoir en Egypte et en Tunisie. Mais leur chute cinglante dans le pays le plus important du monde arabe donne aujourd’hui à réfléchir aux Qatari, car elle peut signaler leur déclin ailleurs et, par ricochet, le recul diploma­tique de leur principal soutien dans le monde arabe, le Qatar.

Le renversement des Frères musulmans en Egypte a été res­senti comme un séisme par la famille régnante qatari, qui a beaucoup investi dans leur régime, financièrement et politi­quement. Cette chute est interve­nue quelques jours à peine après un événement crucial dans l’his­toire de l’émirat : l’émir Hamad bin Khalifa Al-Thani, au pouvoir depuis juin 1995, a abdiqué en faveur de son fils Tamim, 33 ans, le 25 juin 2013. Cela a donné lieu à bien des conjectures. Le départ de l’architecte de la montée de l’influence régionale et mondiale de l’émirat et de son équipe gou­vernementale, notamment l’in­fluent et énergique premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Hamad bin Jassim Al-Thani, devrait se traduire par une baisse relative du statut régional du Qatar, au moins pen­dant une certaine période en rai­son de l’inexpérience de son nou­veau dirigeant.

Certains indices laissent suppo­ser que le nouvel émir procédera à une révision graduelle de la politique étrangère de son pays, y compris en direction des Frères musulmans, dans un sens moins aventuriste et plus réfléchi. Le jeune émir a ainsi réservé sa pre­mière visite à l’étranger, en août, à l’Arabie saoudite, ce qui pour­rait signifier l’esquisse d’un rap­prochement avec Riyad et ses positions régionales ou, du moins, la volonté de réduire les affrontements diplomatiques avec ce pays. La chute retentissante de la confrérie en Egypte fait actuel­lement l’objet d’une réflexion cri­tique au sein du régime qatari, selon des sources proches de l’émir. Le soutien de Doha aux Frères musulmans se justifiait par des raisons de real­politik et non d’idéologie. Il s’agissait de sa volonté de les utiliser comme une courroie de transmission et de diffusion de son influence politique et écono­mique en Egypte, dans la région et au-delà. Leur chute devrait inciter le Qatar, par pragmatisme, à réorienter sa politique et à réduire son engagement en faveur des Frères musulmans, pour pré­server ses intérêts à long terme en Egypte. Dans ce sens, Doha n’a pas perdu de temps à reconnaître le régime intérimaire en Egypte (contrairement à la Turquie), en adressant ses félicitations au nou­veau président Adly Mansour, le lendemain de la chute de Morsi, le 4 juillet, le même jour que l’Arabie saoudite et les Emirats.

Tamim Al-Thani semble aussi enclin à mettre l’accent sur les questions internes. Lors de son discours d’investiture, le 26 juin, il a parlé principalement de ques­tions intérieures. Le Qatar devrait consacrer beaucoup d’énergie et d’argent pour préparer son orga­nisation de la Coupe du monde de football en 2022. Il doit dépenser à cet effet quelque 150 milliards de dollars sur des pro­jets d’aménagement urbain, ainsi que pour la construction de routes, d’un nouvel aéroport et d’un port. Ces énormes dépenses pourraient se traduire par une réduction des dépenses de l’émi­rat sur des questions de politique étrangère.

La réévaluation et la réorienta­tion de la politique régionale du Qatar devraient cependant se mettre en place progressivement. Cet état produira des signaux qui paraîtront contradictoires au moins pendant une certaine période en provenance de l’émi­rat. C’est ainsi que le Qatar, qui a reconnu le régime intérimaire, continue toujours à demander la libération du président déchu et des membres de la confrérie et que la chaîne Al-Jazeera poursuit sa couverture biaisée de l’actua­lité égyptienne, qualifiant la des­titution de Morsi de « coup d’Etat militaire ».

Un éventuel changement de la politique étrangère qatari ne devrait toutefois pas toucher à certaines constantes, telle la volonté de suivre une politique indépendante, mais non cette fois de confrontation, vis-à-vis de celle de l’Arabie saoudite. Cette nouvelle politique sera probablement moins activiste, moins interventionniste, plus prudente et plus consensuelle. Le changement à la tête de l’émirat devrait permettre au jeune Tamim de procéder progressive­ment à cette modification, à par­tir de l’évaluation des pertes et des revers politiques subis en raison de l’alliance inconsidérée nouée avec les Frères musul­mans en Egypte.

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