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Vers une normalisation israélo-turque ?

Mardi, 15 février 2022

La Turquie et Israël devraient entamer bientôt un réchauffement de leurs relations. C’est l’objet de la visite que doit effectuer le président israélien, Isaac Herzog, à Ankara à la mi-mars. Ce déplacement répond à une offensive de charme engagée par la Turquie depuis 2020 pour améliorer ses rapports tendus avec plusieurs puissances régionales, dont Israël.

Au moment où se profilait la victoire de Joe Biden à la présidentielle américaine au dernier trimestre de 2020, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui a également tendu la main à des rivaux comme l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, a envoyé des signaux indiquant qu’il souhaitait tourner la page des relations dégradées avec l’Etat hébreu. Il a ainsi fait des ouvertures tout au long de 2021, dont un appel téléphonique de félicitations à l’occasion de l’investiture de Herzog en juillet dernier, signalant sa volonté de s’engager directement avec Israël. Erdogan s’est ensuite entretenu au téléphone avec le président israélien à deux reprises: après la libération d’un couple israélien d’une prison turque en novembre, puis pour présenter ses condoléances après la mort de la mère de Herzog en janvier. Quelques jours plus tard, c’était au tour du chef de la diplomatie turque, Mevlut Cavusoglu, d’appeler, le 20 janvier, son homologue israélien, Yaïr Lapid, pour lui souhaiter un prompt rétablissement du Covid-19. Il s’agissait du premier appel téléphonique entre les ministres des Affaires étrangères des deux pays en 13 ans.

Ces ouvertures vers Israël s’expliquent par plusieurs raisons. La première est la volonté de la Turquie d’améliorer ses rapports tendus avec les Etats-Unis. Un rapprochement avec Israël, le principal allié de Washington au Moyen-Orient, la mettra en meilleure position vis-à-vis de l’Administration Biden. Le moment choisi pour inviter le président israélien à Ankara est d’ailleurs lié à l’annonce de la position de l’Administration Biden sur le projet de construction d’un gazoduc, EastMed, pour transporter le gaz naturel israélien vers l’Europe, via la Grèce et Chypre. Ces deux derniers, ainsi qu’Israël, ont signé un accord début janvier 2020 pour la construction de ce gazoduc d’ici 2025, avec un coût estimé à 7 milliards de dollars. L’ancien président Donald Trump a soutenu ce projet, mais l’actuelle administration a fait savoir il y a quelques semaines qu’elle ne le soutenait pas.

Le soutien américain était crucial pour le projet, présenté comme un effort visant à réduire la dépendance gazière de l’Union Européenne (UE) vis-à-vis de la Russie. La décision de Washington de retirer son soutien découle de considérations financières, environnementales et géopolitiques. Le projet apparaît trop coûteux par rapport à sa capacité relativement faible de 10 milliards de m3/an. En comparaison, le gazoduc Nord Stream 2 reliant la Russie à l’Allemagne a une capacité de 55 milliards de m3/an et a été construit pour un coût d’environ 10 milliards de dollars.

Par ailleurs, l’actuelle Administration américaine, contrairement à la précédente, donne la priorité au développement des énergies propres. L’envoyé spécial du département d’Etat et coordinateur pour les affaires énergétiques internationales, Amos Hochstein, a déclaré son opposition au projet du gazoduc de combustibles fossiles, EastMed. Et d’ajouter: « La Turquie est déjà interconnectée avec l’Europe (…). Il est donc logique d’avoir un hub là-bas ». La transition continue de l’Europe vers les énergies propres et renouvelables a davantage compliqué les chances de concrétisation du projet. L’objectif de l’UE est de réduire l’utilisation du gaz naturel de 25% d’ici 2030 et de l’abandonner complètement d’ici 2050.

Enfin, compte tenu de l’exclusion de la Turquie du projet EastMed et des autres activités axées sur l’énergie en Méditerranée orientale, la décision de Washington est un aveu tacite que le projet est devenu politiquement trop chargé dans une région où les tensions sont déjà fortes sur l’exploration gazière et les droits maritimes.

La Turquie a estimé opportun de profiter de ce nouveau contexte pour réduire son isolement régional, relancer ses ambitions de devenir un hub énergétique au Moyen-Orient et réaliser des gains financiers au moment où son économie souffre de déclin. Il n’était donc pas fortuit qu’Erdogan propose à Israël en janvier, après le retrait du soutien américain au projet d’EastMed, la construction d’un gazoduc vers l’Europe via la Turquie.

Les responsables israéliens, notamment ceux des services de sécurité, sont cependant très circonspects quant à l’opportunité de coopérer en matière énergétique avec Ankara, de crainte que cela n’affecte leur alliance avec la Grèce et Chypre. C’est pour cette raison qu’Israël a envoyé ces dernières semaines des messages pour rassurer Athènes et Nicosie sur le fait que le rapprochement avec leur rival turc ne se ferait pas au détriment des partenariats avec eux.

Ceci dit, Israël est disposé à normaliser avec la Turquie, à condition que celle-ci limite les activités du mouvement islamiste palestinien (Hamas) sur son sol. Il affirme que le groupe, qui contrôle la bande de Gaza, dirige des attaques depuis un quartier général à Istanbul. La Turquie insiste, en revanche, sur le fait que les activités du Hamas sur son territoire sont strictement « politiques ». Les responsables israéliens prêchent donc la prudence vis-à-vis des ouvertures turques et refusent publiquement la conclusion d’accords économiques et la normalisation, avant de s’assurer au préalable de la réduction du soutien d’Ankara au Hamas.

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