Mardi, 25 juin 2024
Opinion > Opinion >

Le sens du rapprochement sino-saoudien

Lundi, 07 février 2022

L’Arabie Saoudite et la Chine se sont engagées à étendre leur coopération militaire et à renforcer leurs relations dans le domaine de la défense. C’est ce qui est ressorti de la rencontre du ministre chinois de la Défense, Wei Fenghe, avec le vice-ministre saoudien de la Défense, Khaled bin Salman, tenue le 26 janvier par visioconférence.

 


Les rapports militaires entre les deux pays sont relativement récents et datent des années 1980, mais ils ont pris un coup d’accélérateur depuis le désengagement relatif des Etats-Unis des affaires du monde arabe et du Moyen-Orient à partir de l’époque du président Barack Obama (2009-2016). Le 23 décembre, la chaîne américaine CNN a révélé que les renseignements américains croient que l’Arabie saoudite fabrique actuellement ses propres missiles balistiques avec l’aide de la Chine. L’Arabie saoudite est connue pour avoir acheté des missiles balistiques à la Chine dans le passé, mais elle n’en avait jamais fabriqué jusqu’ici. Ces acquisitions remontent à 1987 avec des missiles DF-3A. A l’époque, les Saoudiens étaient impatients de se procurer des missiles balistiques à moyenne portée pour dissuader l’Iran et Israël, mais leurs fournisseurs d’armes traditionnels en Occident refusaient de leur en vendre. Riyad s’est alors tournée vers la Chine, qui a accepté la transaction. L’Agence de renseignement américaine (CIA) a détecté la base de missiles chinois en Arabie saoudite au début de 1988, provoquant une crise immédiate entre Washington et Riyad. Le président Ronald Reagan voulait que les missiles soient retirés immédiatement, mais le roi Fahd a refusé. Ce premier marché d’armes a ouvert la voie à l’établissement de relations diplomatiques entre l’Arabie saoudite et la Chine en juillet 1990. Devenant obsolètes, car ils sont entrés en service pour la première fois en 1971, les DF-3A ont été remplacés par le royaume en 2007 par des missiles plus performants, les DF-21.

Selon les services de renseignement américains, la coopération sino-saoudienne s’étendrait au domaine nucléaire. Le Wall Street Journal a indiqué le 4 août dernier que la Chine aurait aidé l’Arabie saoudite à construire, près de la ville d’Al-Ula (nord-ouest), une usine d’enrichissement d’uranium Yellowcake. Ce dernier est le produit final du procédé d’extraction de l’uranium avant purification. Il représente une étape intermédiaire dans le processus d’obtention de combustible pour les réacteurs nucléaires. La construction de cette usine aurait bénéficié, selon des sources américaines, de l’approbation tacite de l’ancien président Donald Trump, qui se trouvait empêché par les lois américaines de transférer une technologie aussi sensible à l’Arabie saoudite. Le ministère saoudien de l’Energie a cependant catégoriquement nié l’existence d’une telle installation à cet endroit. Malgré ce déni, l’actuelle Administration américaine appréhende les intentions de Ryad en matière nucléaire, invoquant, entre autres, une déclaration du prince héritier Mohammed bin Salman en juin 2018 dans laquelle il a affirmé que « si l’Iran développait une bombe nucléaire, nous lui emboîterions le pas dès que possible ».

Engagé dans une compétition avec la Chine au niveau planétaire, Washington s’inquiète aussi de la croissance de la coopération militaire entre Riyad et Pékin. Malgré le maintien d’une position américaine dominante sur le marché d’armes saoudien, les ventes d’armes chinoises au royaume ont augmenté de près de 400 % entre 2016 et 2020, selon les chiffres officiels chinois. Les inquiétudes de l’Administration de Joe Biden ne semblent pas étrangères à son approbation en décembre de vendre à l’Arabie saoudite des batteries anti-missile balistique Patriot et des missiles air-air avancés à moyenne portée (AMRAAM), d’une valeur de 650 millions de dollars. L’administration a passé outre les objections de représentants républicains et démocrates au Congrès qui avaient objecté que les lanceurs de missiles — essentiellement défensifs — pourraient être utilisés à des fins offensives dans la guerre au Yémen. Ces parlementaires invoquaient les promesses faites par le président Biden de ne pas vendre d’armes offensives à l’Arabie saoudite, dans le cadre de sa quête de mettre un terme à la guerre au Yémen.

Le renforcement de la coopération avec la Chine aussi bien militaire qu’économique est considéré par Riyad comme une orientation d’ordre stratégique. Il ne faut pas oublier que le royaume est le premier fournisseur de pétrole à la Chine alors que celle-ci est le premier partenaire économique de Riyad. Loin de tenir la Chine pour une alternative aux Etats-Unis, avec lesquels l’Arabie saoudite est liée par un vaste réseau d’intérêts multiformes, le royaume — impulsé par le désintérêt de Washington vis-à-vis de la région du Golfe — s’est progressivement engagé avec le géant asiatique, la seconde puissance économique mondiale, en tant que facteur de rééquilibrage de ses relations extérieures. Cette réorientation de la politique étrangère saoudienne, qui a entamé dans le même cadre un rapprochement avec la Russie, est également le fruit de la constatation que les Etats-Unis marquent depuis des années un lent déclin et que le monde se dirige progressivement vers une structure multipolaire.

Mots clés:
Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique