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La Libye dans l’incertitude

Hicham Mourad , Mardi, 04 janvier 2022

La Libye a manqué sa première élection présidentielle depuis la chute de Muammar Kadhafi en 2011. Prévu le 24 décembre, le scrutin a été reporté deux jours avant sa tenue sur décision de la Haute Commission électorale qui a invoqué une « législation électorale inadéquate ».

Hicham Mourad

La commission a proposé une nouvelle date, le 24 janvier, mais le comité parlementaire chargé de superviser la présidentielle a estimé le 27 décembre qu’il serait risqué de fixer une nouvelle date à ce stade. Ce report sine die est un coup dur porté aux efforts internationaux visant à mettre fin à l’instabilité en Libye. Le vote devait être en effet le point culminant de l’action menée par les grandes puissances et les Nations-Unies pour sortir le pays, qui détient les premières réserves prouvées de pétrole en Afrique, d’une dizaine d’années de guerre civile.

Les grandes puissances avaient fait pression pendant des mois pour que le vote se tienne à la date fixée. Mais beaucoup à l’intérieur comme à l’extérieur de la Libye doutaient que l’élection se déroule comme prévu. Certains ont même averti que la tenue du scrutin dans les conditions actuelles pourrait déstabiliser le pays, compte tenu d’un contexte politico-sécuritaire impropre toujours marqué par la division entre l’est et l’ouest, d'une loi électorale contestée et d'une polarisation continue autour de candidats à la présidentielle controversés. Faisant écho à ces inquiétudes, le comité parlementaire chargé de superviser le scrutin a recommandé d’établir « une nouvelle feuille de route réaliste et applicable, avec des étapes définies, plutôt que de fixer de nouvelles dates et de répéter les mêmes erreurs ».

Au niveau du contexte politico-sécuritaire, certaines des principales dispositions de l’accord du cessez-le-feu d’octobre 2020, qui a permis l’établissement d’un calme relatif, n’ont pas été respectées. Il s’agit du retrait de toutes les forces et tous les mercenaires étrangers dans les trois mois suivant la signature de l’accord et l’application d’un embargo sur les armes imposé par l’Onu.

Sur le plan du cadre juridique du scrutin présidentiel, le processus électoral a été entravé dès le début par des différends émanant des clivages persistants entre les deux camps opposés établis à l’est et à l’ouest du pays. Au cœur de ces désaccords se trouve la loi électorale qui était censée définir les règles du vote présidentiel, mais est devenue une raison pour retarder l’élection. Plutôt que d’être votée par les députés, la loi a été émise par décretpar le président du parlement basé à Tobrouk (est), Aguila Saleh, certains affirmant qu’elle favorise injustement l’allié de ce dernier, le maréchal Khalifa Haftar, candidat aux élections, qui contrôle l’est et une partie du sud de la Libye. La loi permet également aux titulaires militaires et civils de démissionner pendant qu’ils se présentent à la présidentielle avec la possibilité de retrouver leurs postes en cas de défaite. Cette opportunité offerte aux candidats perdants augmente la probabilité d’un retour à la période turbulente d’après les élections de 2014, car elle leur donne les moyens d’entraver la bonne marche de la transition. C’est dans ce contexte que le Conseil suprême d’Etat, basé à Tripoli (ouest), a dénoncé les règles régissant l’élection. Il n’a cessé de demander le report du vote. La méfiance s’est renforcée lorsque les députés ont décidé de tenir les élections législatives un mois après le scrutin présidentiel, plutôt que simultanément.

Enfin, la campagne présidentielle s’est fortement polarisée lorsque plusieurs personnalités considérées comme intolérables par leurs opposants ont présenté leur candidature. Il s’agit des trois candidats les plus en vue, Khalifa Haftar, chef de l’armée nationale libyenne basée à l’est, Seif Al-Islam Kadhafi, fils du dictateur évincé et son héritier présomptif, et Abdelhamid Dbeibeh, premier ministre par intérim. Haftar est inacceptable pour plusieurs factions et forces politiques dans l’ouest de la Libye après son assaut de 2019-2020 sur Tripoli qui a détruit des parties de la capitale. Khaled Al-Mishri, chef du Conseil suprême d’Etat, a par exemple menacé de recourir à la force pour empêcher Haftar d’entrer en fonction s’il est élu.

Seif Al-Islam Kadhafi a été, pour sa part, reconnu coupable de crimes de guerre par un tribunal de Tripoli et est détesté par ceux qui ont combattu son père lors de la révolte de 2011. Le dépôt de sa candidature a incité ses opposants à jurer de ne jamais autoriser, y compris par la force, le retour du règne de la famille Kadhafi. La commission électorale l’a disqualifié. Mais un tribunal l’a rétabli en appel. Enfin, Dbeibeh a ignoré sa promesse faite lors de son investiture en mars dernier de ne pas se présenter à la présidentielle. Ses opposants à l’est objectent que sa fonction en tant que premier ministre lui accorde un avantage injuste sur ses rivaux.

Le report du vote du 24 décembre ouvre une période d’incertitude sur la suite d’un processus de paix fragile, faisant craindre que la Libye ne sombre à nouveau dans la violence, à moins qu’une action internationale sérieuse ne s’attaque aux causes du blocage actuel. L’erreur des grandes puissances et de l’Onu est d’avoir tout misé sur la présidentielle en tant que panacée aux maux dont souffre la Libye, ignorant de jeter les bases des bonnes conditions politiques et juridiques qui assureraient le bon déroulement d’un tel vote et une transition stable. En effet, rien n’a été fait pour résoudre l’animosité profondément enracinée entre les deux camps rivaux, divisés selon une ligne de fracture est-ouest. Leurs divergences de longue date sont ancrées à tel point que chacun d’entre eux est susceptible de rejeter les résultats d’une élection, s’il en sort perdant. Tous deux restent prêts au combat, soutenus par desmercenaires étrangers, dont le nombre est estimé par l’Onu à quelque 20 000, notamment des Syriens, des Russes et des Soudanais.

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