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La Chine et le nucléaire iranien

Hicham Mourad , Lundi, 13 décembre 2021

Un optimisme prudent régnait à la reprise, le 9 décembre, des négociations sur le programme nucléaire de l’Iran. Celui-ci aurait présenté, selon le représentant de la Russie, Mikhail Ulyanov, une approche révisée et une disposition ànégocier sur la base des textes convenus lors du premier cycle de pourparlers qui s’est terminéen juin, plutôt que du nouvel ensemble de propositions sur les sanctions et le respect de l’accord de 2015 soumis par Téhéran le 29 novembre.

Hicham Mourad

Ce changement de position, s’il s’avère effectif, serait le produit de pressions exercées par la Russie et la Chine, afin d’éviter un échec des négociations. Les deux pays partageaient avec les puissances occidentales un certain degréde frustration face aux demandes non constructives de l’Iran. Le représentant chinois aux négociations aurait exhortéson homologue iranien à «rationaliser considérablement » les deux projets de textes renfermant les propositions de Téhéran sur la levée des sanctions et les engagements nucléaires.

Les diplomates de l’Union européenne avaient confiéqu’ils tablaient sur la Russie et la Chine pour persuader l’Iran que ses nouvelles exigences maximalistes étaient irréalistes. Même son de cloche chez Washington, qui cherche àobtenir le soutien de Moscou et Pékin pour faire pression sur l’Iran, afin qu’il rejoigne l’accord initial ou, si cela n’est pas possible, d’accepter un autre arrangement. Une tâche bien délicate, car si la Chine et la Russie ont intérêt à restaurer l’accord, à prévenir une prolifération nucléaire et à éviter une montée de la tension au Moyen-Orient, voire un conflit, elles ne sont pas sur la même longueur d’onde que les Américains. Les deux puissances sont les principales rivales internationales des Etats-Unis avec qui elles ont de multiples conflits : sur l’Ukraine avec Moscou et sur Taïwan et d’autres questions avec Pékin.

Les responsables occidentaux reconnaissent toutefois que la voie la plus rapide pour augmenter la pression économique et politique sur le nouveau gouvernement intransigeant de Téhéran passe en particulier par la Chine. Celleci a aidé l’Iran àstabiliser son économie après que les Etats-Unis ont réimposé les sanctions en 2018. Elle a signé avec Téhéran en mars un partenariat économique et sécuritaire de 25 ans d’une valeur de 400 milliards de dollars. Dans ce cadre, elle importait jusqu’à 700 000 barils de pétrole iranien par jour ces derniers mois, selon la société d’analyse énergétique Vortexa. La Chine a également utilisédes réseaux conçus par l’Iran pour contourner les sanctions et effectuer d’autres échanges, des pièces automobiles à la construction ferroviaire. Sur le plan nucléaire, elle s’est efforcée de réduire la pression sur Téhéran en raison de son manque de coopération avec l’enquête que mène l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA) sur les matières nucléaires non déclarées trouvées en Iran.

Non obstant les souhaits occidentaux, la dynamique géopolitique mondiale peut conduire la Russie, et en particulier la Chine, àse tenir plus proches de la position de l’Iran que par le passé, surtout si elles jugent que l’obstruction des objectifs américains est prioritaire. Déjà, la politique étrangère de la Chine est devenue beaucoup plus musclée depuis la conclusion de l’accord sur le nucléaire iranien en 2015. Au lieu de tenir un profil bas et de laisser la Russie jouer les premiers rôles lors des pourparlers, comme c’était souvent le cas de 2013 à 2015, la Chine est devenue plus active dans les dernières séries de négociations ; ses liens économiques avec Téhéran lui conférant un effet de levier.

Ses tensions avec Washington ont également jouéun rôle dans la formulation d’une rhétorique critique de la politique américaine et soutenant la position de Téhéran. C’est ainsi qu’elle a fait porter la responsabilité de la crise avec l’Iran sur le retrait des Etats- Unis de l’accord nucléaire et a exigéque Washington lève les sanctions de l’ère Trump que Pékin qualifie d’illégitimes et qui pénalisent les entreprises chinoises. Dans ses remarques sur le dernier cycle de pourparlers, que les Européens et les Américains ont jugécatastrophiques, le porteparole du ministère chinois des Affaires étrangères, Zhao Lijian, a pris le contre-pied de la position des Occidentaux en soulignant que la première étape nécessaire pour sortir de l’impasse serait que Washington lève «toutes les sanctions unilatérales illégales contre l’Iran », après quoi Téhéran devrait revenir au respect des dispositions nucléaires. Ainsi, la position de Pékin dans les négociations nucléaires dépendra en partie de ses relations tendues avec Washington.

A titre d’exemple, il a accusé Washington d’appliquer une politique de deux poids deux mesures àl’égard de l’Iran et de l’Australie. «Pourquoi les Etats-Unis et le Royaume-Uni disent-ils que l’Iran ne peut pas fabriquer d’uranium enrichi à plus de 3,7 %, tout en transférant ouvertement et directement à l’Australie des tonnes de matières nucléaires hautement enrichies à 90 % ? », s’est indignéle représentant de la Chine àl’AIEA, Wang Qun, le 26 novembre. Il faisait allusion au pacte d’Aukus prévoyant l’octroi à l’Australie de sous-marins d’attaque américains àpropulsion atomique. Annoncée le 15 septembre par les Etats-Unis, le Royaume- Uni et l’Australie, cette alliance militaire vise àcontrer l’expansionnisme chinois dans la région indopacifique.

La position de la Chine, qui peut évoluer, sera finalement conditionnée par un ensemble exceptionnellement complexe d’intérêts àlong terme, notamment la sécuritéénergétique, la non-prolifération nucléaire, les relations avec les Etats-Unis et avec d’autres puissances concurrentes de l’Iran dans la région du Golfe. Car si Pékin tient à défendre ses intérêts économiques en Iran, il développe également des relations importantes avec l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, deux énormes fournisseurs de pétrole à la Chine.

Les Emirats sont de surcroît une porte d’entrée essentielle pour les exportations chinoises au Moyen-Orient. Maintenir la stabilitéde cette région et éviter un possible conflit à cause du programme nucléaire iranien seraient donc dans l’intérêt de la Chine. Mais pour y parvenir, celle-ci s’emploiera àne pas s’aligner sur la position américaine.

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