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Quel rôle politique de l’armée en Egypte

Hicham Mourad , Lundi, 05 août 2013

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Photo : AP

Le retour de l’armée sur le devant de la scène pose de nombreuses questions sur la suite de la période de transition et l’ave­nir politique de l’Egypte. Est-elle sur la bonne voie de la démocra­tisation ? Ou risque-t-elle ce que certains appellent une « restau­ration » du régime autoritaire sous une forme nouvelle ? La réponse est probablement quelque part entre les deux. En tout cas, la route de la démocra­tie sera longue.

La crise dans laquelle se trouve aujourd’hui le pays est en grande partie la conséquence de l’échec de sa première expérience démo­cratique post-révolution. L’échec des Frères musulmans, pour une multitude de raisons, dans cette première épreuve a ramené à nouveau l’armée dans l’arène politique. Mais échaudée par les 16 mois de la première période de transition, où elle tenait direc­tement les rênes du pouvoir après la chute de Moubarak, l’armée a cette fois tenu à éviter les erreurs du passé. La première période de transition (11 février 2011-30 juin 2012) a été catastrophique pour l’image de marque de l’ar­mée, en raison de plusieurs erreurs dans la gestion des affaires du pays, une mission pour laquelle les militaires ne sont pas formés. Les violations des droits de l’homme, la bruta­lité et la violence dont les mili­taires ont fait preuve face aux protestations en tous genres ont particulièrement ruiné sa réputa­tion auprès d’une bonne partie de la population, notamment les révolutionnaires, du jamais-vu dans l’histoire moderne de l’Egypte, où l’armée a toujours été vénérée.

Après la révocation de Hussein Tantawi, chef du Conseil suprême des forces armées, et de Sami Anan, chef d’état-major, en août dernier, le nouveau com­mandement de l’armée s’est tenu à l’écart de la politique pour redorer son blason. Il a surtout profité savamment des erreurs à répétition du pouvoir tenu par les Frères musulmans pour retrouver sa popularité auprès de l’en­semble de la population. A l’oc­casion des manifestations du 2e anniversaire de la révolution, en janvier dernier, le président Mohamad Morsi a décrété un couvre-feu très impopulaire sur les trois villes du Canal de Suez et a chargé l’armée de l’appli­quer. Mais cette dernière s’est abstenue d’user de la moindre violence pour le mettre en oeuvre, au grand dam de Morsi. Au contraire, des vidéos circulant sur les réseaux sociaux mon­traient des soldats en train de jouer au foot avec des jeunes bravant le couvre-feu.

Les militaires ont également engagé un dialogue avec les forces libérales et révolution­naires et se sont employés à bâtir une relation de confiance avec elles. Et au fur et à mesure que l’opposition et la contestation montaient contre le président et la confrérie, l’armée, après une pre­mière période de neutralité, a fait savoir à l’opposition qu’elle la soutenait, au moins moralement. Le message était que l’armée ne pouvait pas agir de son propre chef contre le pouvoir, sans qu’il y ait d’abord un vaste mouvement populaire la soutenant. En d’autres termes, le message était le suivant : « Mobilisez-vous et nous vous suivrons ». Sans profi­ter d’une aide directe de l’armée, le mouvement Tamarrod (rébel­lion), à l’origine de la forte mobi­lisation populaire du 30 juin venant à bout du régime de la confrérie, a ainsi bénéficié du soutien moral et politique des militaires qui avaient, eux aussi, leurs griefs vis-à-vis du président Morsi. Outre sa politique inté­rieure qui a élargi le fossé entre pouvoir et opposition, l’armée s’inquiétait fortement de sa poli­tique étrangère à dimension reli­gieuse et sectaire en faveur du Hamas (une branche des Frères musulmans) en Palestine et contre le régime alaouite (branche du chiisme) de Bachar Al-Assad en Syrie. Elle la considérait de nature à mettre en danger la sécurité nationale de l’Egypte.

Après avoir constaté que l’écrasante majorité des Egyptiens qui sont descendus par millions dans les rues le 30 juin (plus nombreux que ceux qui avaient manifesté contre Moubarak en février 2011) veu­lent en finir avec le régime des Frères musulmans, l’armée a manifesté publiquement cette fois son soutien au départ du président. Le ministre de la Défense, Abdel-Fattah Al-Sissi, lui a alors adressé le lendemain le fameux ultimatum de 48 heures. Dans un geste symbo­lique, mais hautement significa­tif et extrêmement positif pour l’image de l’armée, des hélicop­tères militaires survolaient, avant la destitution officielle de Morsi, la place Tahrir, jetant des dra­peaux nationaux à la foule en liesse. Le 5 juillet, deux jours après le renversement du prési­dent, des avions militaires dessi­naient un coeur, toujours dans le ciel de la place Tahrir, en signe de fusion avec les Egyptiens qui célébraient la chute des Frères.

Malgré cette haute visibilité, l’armée a tenu à éviter les erreurs de la première période de transi­tion. Elle a mis en avant les forces civiles lors de la présente deu­xième période et les a fait partici­per à l’élaboration de la feuille de route régissant le processus de transition. Pour rassurer, celui-ci est de courte durée : il prévoit des élections législatives et présiden­tielles, respectivement en six et neuf mois. Un président civil par intérim a été rapidement installé et un gouvernement civil formé. Toutefois, le chef de l’armée reste l’homme fort du régime intéri­maire. Il le restera au moins jusqu’à l’élection d’un Parlement et d’un président.

L’appel lancé le 24 juillet par Al-Sissi à la population pour manifester massivement le 26, en vue de donner mandat à l’armée pour sévir contre la « violence » et le « terrorisme » provoqués par les Frères musulmans et les parti­sans de l’ancien président Morsi, en a toutefois inquiété plus d’un. Notamment parmi eux ceux qui craignent les ambitions politiques de l’armée ainsi que les défen­seurs de la démocratie et du res­pect des droits de l’homme, car, sans écarter complètement l’exis­tence de possibles crimes sujets à des poursuites judiciaires, il pour­rait signaler un recours à la solu­tion sécuritaire pour régler un problème éminemment politique.

Pour le moment, l’armée s’en tient à son rôle de « sauveur » de la nation et de sa sécurité à un moment de très forte division politique, une mission qu’elle s’est toujours assignée de par la Constitution elle-même. La per­sistance — éventuellement au-delà des prochaines échéances électorales — de cette polarisa­tion porteuse de danger pour la stabilité et la sécurité du pays, ainsi que des actes de violence et de sabotage nourris par les partisans du président déchu, sans parler du terrorisme au Sinaï, feront maintenir à l’armée sa position déterminante sur la scène politique. Il n’est pas à écarter dans ce contexte, qui fera croître le sentiment d’insécurité chez les Egyptiens et leur besoin d’un homme « à poigne », qu’un militaire — éventuellement le ministre de la Défense, comme le lui demandent déjà certains appels publics — se porte candidat à la prochaine présidentielle... et gagne.

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