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Nasser et la question palestinienne

Lundi, 28 septembre 2020

Comme tant d’autres questions arabes, la cause palestinienne était au coeur de la politique régionale du président Gamal Abdel-Nasser dans les années 1950 et 1960 du XXe siècle. Son premier contact direct avec cette question est intervenu pen­dant la première guerre israélo-arabe en 1948, à la suite de la création de l’Etat d’Israël en mai de la même année. Dans ses mémoires rédigés en 1955, Nasser a relaté son expérience en tant que jeune officier d’état-major égyptien affecté à l’un des trois pre­miers bataillons d’infanterie qui sont entrés en Palestine après la fin du mandat britannique le 15 mai. Il dit avoir trouvé « un manque flagrant et fatal dans nos informations sur l’en­nemi » et réalisé « la confusion et l’incompétence qui caractérisaient notre haut commandement ». « Cela ne pouvait pas être une guerre sérieuse », a-t-il ajouté. Et de conclure: « Il n’y a pas eu de concen­tration de forces, pas d’accumulation de munitions et d’équipements. Il n’y a eu aucune reconnaissance, aucun renseignement, aucun plan. La seule conclusion qui pouvait être tirée était qu’il s’agissait d’une guerre poli­tique, ou plutôt d’un état de guerre et non de guerre. Il devait y avoir une avance sans victoire et une retraite sans défaite ».

Cette désillusion amère était l’une des raisons principales qui ont poussé le mouvement des Officiers Libres, dirigé par Nasser, à renverser la monarchie en Egypte en juillet 1952. C’était également une cause majeure pour le soutien apporté ensuite à la résistance palestinienne. Pour Nasser, la vraie menace pour la sécurité de l’Egypte provenait d’Israël, création et allié de l’impérialisme occidental. Aussi, n’était-il pas surprenant que, dans son discours sur la nationalisa­tion du Canal de Suez le 26 juillet 1956, Nasser ait souvent évoqué la Palestine: « Telle est la bataille (…) que nous menons aujourd’hui contre l’impérialisme, ses agents et ses pro­cédures, contre Israël qui, oeuvre de l’impérialisme, est établi pour détruire notre nationalisme comme il détruit la Palestine ».

L’agression tripartite de 1956 menée par la Grande-Bretagne, la France et Israël, et l’occupation par ce dernier de la péninsule égyptienne du Sinaï jusqu’au mois de mars 1957, ont renforcé la conviction de Nasser qu’Israël était la menace principale pour l’Egypte et que, par conséquent, il fallait soutenir fermement la résis­tance palestinienne. Le raïs était convaincu qu’Israël ne se contenterait pas des territoires palestiniens qu’il avait occupés en 1948, mais poursui­vrait implacablement son expansion, constituant une menace non seule­ment pour les Palestiniens mais aussi pour tous les Arabes. Il réclamait donc sa destruction. Pour lui, aucun doute ne subsistait: Israël était un avant-poste de l’impérialisme occidental. D’où son insistance sur l’arabisation de la question palestinienne qui découlait de la nature même de l’idéo­logie sioniste. A partir de la guerre de Suez, la question palestinienne est ainsi devenue une question arabe. Nasser en a ouvert la voie.

Pour souligner son attachement à la cause palestinienne, Nasser a organisé le premier sommet de la Ligue arabe au Caire le 13 janvier 1964. Il y a joué un rôle de premier plan en persuadant les chefs d’Etat arabes de condamner Israël pour son agression contre le peuple palestinien et pour sa respon­sabilité de créer et perpétuer la ques­tion des réfugiés. Nasser et d’autres dirigeants arabes y ont défendu le droit à l’autodétermination des Palestiniens et le droit de libérer leur nation de la colonisation sioniste. La vision nassérienne de créer une entité palestinienne chargée de mener la lutte armée et politique contre Israël s’est concrétisée par la création de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) lors de la première session du Conseil national palesti­nien, qui s’est tenue à Jérusalem-Est du 28 mai à 2 juin 1964. L’OLP com­prenait diverses factions palesti­niennes et son premier chef était Ahmed Choukairy, qui était soutenu par Nasser. Le 5 septembre 1964, Nasser a organisé le deuxième som­met arabe à Alexandrie, à l’issue duquel les participants ont sanctionné la création de l’OLP comme arme politique et militaire et soutenu le droit des Palestiniens à se libérer du colonialisme israélien.

La défaite arabe face à Israël dans la guerre de juin 1967 a été un tournant dans la vision nassérienne. Le raïs a cessé de parler de la destruction d’Is­raël qui est désormais devenu une réalité incontournable. Tout en récla­mant son retrait de tous les territoires arabes qu’il a occupés en 1967, notamment le Sinaï, il s’est montré ouvert à une solution politique avec Tel-Aviv. Le 1er septembre, au som­met de la Ligue arabe à Khartoum, Nasser avait rejoint le camp modéré avec la Jordanie, le Maroc, la Tunisie et l’Arabie saoudite. Il y aurait admis certaines de ses erreurs et a dit à ses collègues qu’ils devraient d’abord chercher des moyens pacifiques pour récupérer leurs territoires occupés en explorant un règlement politique avec Israël. Dans la même veine, Nasser a accepté en juin 1970 le plan présenté par le secrétaire d’Etat américain William Rogers, qui appelait à la fin des hostilités, au retrait israélien du Sinaï et à des arrangements de sécu­rité dans la bande de Gaza qui était administrée par l’Egypte. Mais le plan a été rejeté par Israël, l’OLP et la plu­part des Etats arabes, à l’exception de la Jordanie. Il est vrai que Nasser avait initialement rejeté le plan, mais a cédé sous la pression de l’Union sovié­tique, qui craignait que l’escalade du conflit régional ne l’entraîne dans une guerre avec les Etats-Unis. Il a égale­ment jugé qu’un cessez-le-feu pour­rait servir d’étape tactique vers l’ob­jectif stratégique de reprendre le Canal de Suez.

Ce changement de cap imposé par la nouvelle réalité n’a pas empêché Nasser de poursuivre et même de renforcer son soutien à la résistance palestinienne. En mars 1968, la fac­tion du Fatah, sous la direction de Yasser Arafat, a affronté Israël en Jordanie dans ce qui est connu sous le nom de la bataille de Karameh. L’armée jordanienne y a soutenu les combattants du Fatah, forçant Israël à retirer ses troupes sans atteindre son objectif stratégique, la destruction de la base des fedayins palestiniens. La bataille a donc été considérée comme une victoire arabe sur Israël, et Nasser a immédiatement dépêché le célèbre journaliste Mohamad Hassanein Heikal pour inviter Arafat au Caire. Là, Nasser a offert au mou­vement Fatah des armes et un soutien financier, mais a conseillé en même temps à Arafat de penser à la paix avec Israël et à l’établissement d’un Etat palestinien sur les territoires occupés en 1967, la Cisjordanie et la bande de Gaza. En novembre 1969, Nasser a négocié un accord entre l’OLP et l’armée libanaise qui accor­dait à la guérilla palestinienne le droit d’utiliser le territoire libanais pour attaquer Israël

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