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Retournement au Moyen-Orient

Mardi, 18 août 2020

Dans une annonce surprise, le président Donald Trump a indi­qué jeudi 13 août que les Emirats Arabes Unis (EAU) avaient décidé de normaliser leurs relations avec Israël. En retour, celui-ci gèle son plan d’an­nexion des colonies de peuplement juif en Cisjordanie ainsi que de la vallée du Jourdain que le premier ministre, Benyamin Netanyahu, a promis de mettre en applica­tion lors de ses trois dernières campagnes électorales. L’annonce est majeure dans la mesure où les EAU sont la première monarchie pétrolière du Golfe à normaliser ses rapports avec Israël. Un événement qui intervient après 26 ans du dernier accord de paix conclu entre un pays arabe, la Jordanie, et Israël. L’Egypte était la première à signer un traité de paix avec l’Etat hébreu en 1979.

L’annonce du 13 août est le fruit de plu­sieurs années de liens discrets en matière de renseignement et de sécurité entre Abu-Dhabi et Tel-Aviv. En 2017 et les deux années suivantes, des pilotes de l’armée de l’air émiratie ont participé en Grèce à des exercices militaires multilatéraux, baptisés Iniohos, comprenant, entre autres, Israël. En 2012, l’Autorité des infrastructures des EAU a conclu des accords commerciaux avec plusieurs entreprises israéliennes. Cela comprenait un contrat de 800 millions de dollars avec AGT, une société basée en Suisse appartenant à l’homme d’affaires israélien Mati Kochavi. Cet accord portait sur l’achat d’un système de surveillance et de sécurité, appelé « Falcon Eye », pour protéger les infrastructures stratégiques et les champs pétrolifères des EAU.

Les relations israélo-émiraties ont égale­ment été menées en public : en 2018, Miri Regev, alors ministre israélienne de la Culture et des Sports, s’est rendue à Abu-Dhabi pour assister à un tournoi de judo dans lequel participait une équipe israé­lienne. En 2015, Israël a établi sa première mission diplomatique aux EAU afin de se représenter auprès de l’Agence internatio­nale pour les énergies renouvelables (IRENA), basée à Abu-Dhabi. Le ministère émirati des Affaires étrangères avait alors souligné que le bureau de représentation israélienne était strictement réservé aux acti­vités liées à l’IRENA et que son établisse­ment ne représentait pas un changement de politique à l’égard d’Israël. Il est cependant à noter que ce dernier, dans son effort de rapprochement avec Abu-Dhabi, a soutenu la candidature des EAU contre l’Allemagne pour devenir le siège de l’IRENA.

L’établissement des relations diploma­tiques entre les EAU et Israël s’explique par le fait qu’ils partagent des intérêts régionaux communs. L’officialisation de leurs rapports permet à leur coopération de monter d’un cran, y compris dans les domaines de l’éco­nomie, du commerce, du tourisme et de la santé. Abu-Dhabi et Tel-Aviv ont des enne­mis communs, l’Iran, l’islam radical et la Turquie, bien que l’ordre des priorités et la perception de l’importance du danger et des menaces provenant de ces acteurs diffèrent d’un pays à l’autre. Alors qu’Israël consi­dère que la principale menace régionale à ses intérêts provient de l’Iran, notamment à travers ses alliés comme le Hezbollah liba­nais, les EAU estiment que l’islam radical, soutenu par des pays comme la Turquie et le Qatar, est le plus grand danger.

Certes, Abu-Dhabi s’oppose aux ambi­tions hégémoniques de la République isla­mique et la perception de la menace de l’Iran occupe depuis longtemps une place importante dans les relations des EAU avec Israël. Les deux pays se sont ainsi opposés à l’accord international de 2015 sur le nucléaire iranien et faisaient pression pour que les Nations-Unies imposent un embargo sur les armes à la République islamique. Cependant, les EAU, étant géographique­ment exposés plus directement à la menace de l’Iran voisin, préfèrent adopter une poli­tique d’apaisement vis-à-vis de Téhéran afin d’éviter un possible affrontement militaire ou des risques de subversion et de sabotage. Les dirigeants des EAU, et d’autres pays du Golfe, ont été secoués par l’inaction améri­caine face à une série d’attaques et de frappes de drones et de missiles contre les installations pétrolières saoudiennes en sep­tembre dernier.

Pour Abu-Dhabi, le principal rival dans la région est la Turquie qui soutient les isla­mistes de toute la région et maintient une base militaire au Qatar, la bête noire des EAU et de l’Arabie saoudite à cause de son soutien aux Frères musulmans dans le monde arabe. La décision des EAU d’établir des relations diplomatiques avec Israël, qui partage les mêmes inquiétudes sur l’isla­misme, laisse présager une volonté émi­rienne d’une coopération accrue avec Tel-Aviv contre l’alliance croissante entre la Turquie et le Qatar. Le moment choisi par les EAU pour annoncer la normalisation avec Israël coïncide avec l’intensification de l’action offensive, voire agressive, de la Turquie sur plusieurs fronts dans la région. Ces derniers mois, les forces turques ont lancé des offensives massives contre Khalifa Haftar, l’homme fort de la Libye soutenu par Abu-Dhabi, les militants kurdes en Syrie et en Iraq et ont fait monter la tension contre la marine grecque dans des eaux contestées en Méditerranée orientale. Les EAU, Israël, la Turquie et le Qatar faisaient autrefois partie du même bloc pro-américain au Moyen-Orient. Leurs relations se sont détériorées pendant les soulèvements populaires arabes de 2011, lorsque la Turquie et le Qatar ont soutenu les Frères musulmans.

Bien qu’Israël partage les inquiétudes émiraties au sujet de l’expansion des forces islamistes dans la région, il maintient des relations de travail discrètes avec le Qatar qui soutient financièrement le gouverne­ment islamiste du Hamas dans la bande de Gaza en échange du maintien du calme à la frontière israélo-gazouite. La chaîne de télé­vision publique israélienne a rapporté, mer­credi 12 août, que des responsables israé­liens ont demandé au Qatar de renouveler ses paiements au Hamas, au moment où des militants palestiniens ont commencé à lan­cer des ballons explosifs à travers la fron­tière. Israël craint qu’en cas d’effondrement du régime à Gaza, le Hamas ne soit rempla­cé par des forces islamistes autrement plus radicales comme Al-Qaëda ou l’Etat isla­mique.

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