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Quel impact du coronavirus sur l’industrie pétrolière ?

Lundi, 13 avril 2020

Le marché pétrolier est en pleine ébullition. L’OPEP +, regroupant les membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole ainsi que deux gros producteurs hors OPEP, la Russie et le Mexique, est parvenue, jeudi 9 avril, à un accord prévoyant une réduction importante de leur produc­tion en vue de soutenir les prix, en chute libre depuis mars. Cette dégrin­golade des cours de l’or noir s’ex­plique par trois raisons, la première est la guerre des prix déclenchée le mois dernier par l’Arabie saoudite, chef de file de l’OPEP et deuxième producteur au monde, et la Russie, troisième producteur mondial, qui se disputent les parts de marché. Pour des raisons économiques et géopoli­tiques, Moscou cherche en outre, par la baisse des cours, à faire sortir du marché les producteurs américains de pétrole de schiste, dont le coût de production est élevé.

La troisième raison, qui aura des effets plus durables sur le marché, est la propagation du coronavirus qui a provoqué un ralentissement écono­mique de la planète, réduisant la demande sur les produits pétroliers de quelque 30%, un précédent. L’impact à long terme du Covid-19 sur l’indus­trie pétrolière divise les professionnels du marché entre ceux qui croient au déclin progressif, mais inexorable, des énergies fossiles polluantes au profit de celles renouvelables et propres et ceux qui estiment au contraire que le secteur pétrolier s’en relèvera au fur et à mesure que l’activité économique mondiale reviendra à la normale.

Pour ces derniers, le maintien des prix bas constaté sur le marché, mal­gré l’accord de l’OPEP +, renforcera la compétitivité du pétrole face aux énergies propres, solaire et éolienne. Les professionnels du marché pétro­lier croient en effet que l’accord sur la réduction de 10 millions de barils par jour (bpj), bien qu’historique, ne suf­fira pas à relever les prix, car elle reste bien loin des 30 millions de bjp de baisse provoquée par la pandémie du Covid-19, dont les effets sur le ralen­tissement économique se sentiront encore jusqu’à l’année prochaine. En même temps, les énergies renouve­lables devraient elles aussi pâtir de la stagnation économique mondiale, car leurs projets ont encore besoin de l’aide financière des gouvernements pour être viables. Or, ceux-ci devraient reformuler leurs priorités budgétaires pour soutenir les secteurs écono­miques les plus durement touchés par le ralentissement et le confinement des populations, comme le tourisme et le transport aérien. Ils ne pourraient de ce fait se permettre de soutenir les projets d’énergies renouvelables, même si les énergies solaire et éolienne devenaient de plus en plus rentables, réalisaient des économies d’échelle et étaient davantage incor­porées dans les plans de développe­ment énergétique de nombreux pays. La perte du soutien financier aux éner­gies renouvelables freinerait leur développement et les obligerait à céder une part de marché aux produc­teurs de pétrole et de gaz naturel, devenus bon marché.

En revanche, les tenants du déclin dural des énergies fossiles estiment que le coronavirus donnera un coup d’accélérateur à ce recul impulsé par les besoins de lutter contre la pollution atmosphérique, le changement clima­tique et le réchauffement de la planète. Ils anticipent des changements de comportement durables provoqués par la pandémie, qui feront que les individus travailleront davantage à domicile, voyageront moins et achète­ront plus de produits locaux, ce qui signifiera la poursuite de la baisse de la demande sur le pétrole. Les entre­prises qui achètent actuellement des fournitures de partout dans le monde pourraient également opter pour des choix plus stables et moins risqués en construisant leurs usines ou en mon­tant leurs affaires sur le territoire national ou dans les pays proches géographiquement. Cela se traduira évidemment par un recul de la mon­dialisation économique telle que prati­quée depuis le début des années 2000.

L’actuelle forte baisse de la demande mondiale de pétrole va bien au-delà de tout ce qui avait été obser­vé lors des récessions précédentes. Du coup, plusieurs petits producteurs devraient sortir du marché, notam­ment aux Etats-Unis (1er producteur mondial) et au Canada (4e producteur au monde), où ils sont lourdement endettés. Pour Goldman Sachs, la banque d’investissement américaine, le retour de ces producteurs sur le marché serait extrêmement coûteux au moment où le marché des capi­taux, inhibé par la récente instabilité du marché pétrolier, est très hésitant à remettre de l’argent aux producteurs du brut après des années de rende­ments inférieurs à la normale. Les banques commencent en effet à réduire leurs financements des projets pétroliers et gaziers alors que les grands fonds souverains ont baissé leurs investissements dans le secteur, car la chute des cours de pétrole a anéanti les rendements lucratifs des projets d’exploration auxquels les investisseurs étaient habitués. La société de conseil américaine Wood Mackenzie a dernièrement indiqué que le taux de rendement des projets pétroliers et gaziers est passé d’envi­ron 20% à 6%, ce qui équivaut à peu près au taux de bénéfice des projets solaires et éoliens.

En conséquence, les énergies renou­velables pourraient devenir rapide­ment un investissement plus attractif. Un parc éolien ou solaire nécessite beaucoup moins de capitaux qu’un champ pétrolier et il est plus stable. Ce constat est soutenu par les prévi­sions de l’Agence internationale de l’énergie, une organisation internatio­nale basée à Paris, qui a relevé en octobre dernier que les énergies renouvelables se dirigeaient vers une croissance considérable. L’agence, créée dans le cadre de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE), estime que la capacité des énergies renouvelables devrait augmenter de 50% entre 2019 et 2024. Dans la même veine, la banque d’investissement américaine Morgan Stanley prévoit un abandon à long terme des combustibles fossiles et une augmentation de la production et de la consommation des énergies propres, sous l’effet des besoins de lutte contre le réchauffement de la terre.

Les chances de matérialisation de l’un ou l’autre de ces points de vue sur les effets à long terme du coronavirus dépendent d’un ensemble de facteurs de géopolitique, de profit matériel, de comportement des consommateurs, de pressions des militants écologiques et de politiques gouvernementales. A titre d’exemple, les puissantes écono­mies du monde ont prévu d’énormes fonds pour stimuler l’économie mon­diale ravagée par le coronavirus, mais la manière dont ils seront dépensés reste incertaine. Les dirigeants de l’Union européenne ont promis d’ali­gner leurs mesures d’urgence sur leur « Pacte vert » qui cherche à relever les défis climatiques et environne­mentaux. En revanche, le programme de secours de 2 trillions de dollars contre le coronavirus annoncé par les Etats-Unis offre des prêts à faible taux d’intérêt aux sociétés américaines de combustibles fossiles, sans exiger aucune action particulière pour faire face au changement climatique.

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