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Le coronavirus et le nouvel ordre mondial

Mardi, 31 mars 2020

Quels effets durables aura la pandémie du coronavirus sur l’ordre mondial? Bien que l’impact à long terme doive prendre forme sur la durée, nous pou­vons d’ores et déjà apercevoir des prémices. En premier lieu, une accé­lération du transfert du centre de gra­vité et de la puissance mondiale vers l’Asie, au détriment de l’Occident. Cette observation émane de la meilleure gestion de la crise par les Etats asiatiques. La Corée du Sud, Singapour et Taïwan ont réagi le mieux. Plus important, la Chine a également bien réagi après des pre­mières erreurs. En comparaison, les réactions en Europe et aux Etats-Unis ont été lentes et aléatoires, ternissant l’aura de la puissance et de la bonne gouvernance occidentales.

La pandémie ne modifiera pas fon­damentalement les grandes tendances de l’économie mondiale. Elle aura pour effet d’accélérer un changement qui était déjà en oeuvre: un passage de la mondialisation centrée sur les Etats-Unis, la première économie au monde, à une mondialisation plus axée sur la Chine, actuellement à la deuxième place avant qu’elle ne sup­plante l’économie américaine, selon la majorité des estimations, dans les années 2030. Les erreurs majeures commises par les Etats-Unis se résu­ment dans leur double échec à prendre les mesures adéquates au niveau national pour juguler la propagation du virus et à jouer leur rôle attendu de leader mondial dans la coordination des efforts internationaux contre ce fléau. Il est clair que les Etats-Unis ont manqué leur riposte initiale. Les fautes commises par des institutions-clés, de la Maison Blanche et du Département de la sécurité intérieure au centre pour le contrôle et la pré­vention de la maladie ont sapé la confiance dans la capacité et la com­pétence de la gouvernance améri­caine. Les déclarations du président Donald Trump ont largement servi à semer la confusion et l’incertitude. Les secteurs public et privé se sont montrés mal préparés à produire et à distribuer les outils nécessaires au dépistage et aux interventions.

Au niveau international, les Etats-Unis ont échoué dans l’épreuve de leadership car ils n’ont pu, ou n’ont pas voulu, diriger l’effort nécessaire de coordination et de solidarité mon­diales en raison de la vision étroite et bornée de leur intérêt national formu­lée par l’Administration. L’irruption de la pandémie a amplifié les instincts de Trump de faire cavalier seul et a montré à quel point Washington n’est pas préparé à mener une réponse mondiale. Le statut des Etats-Unis en tant que leader mondial s’est construit, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, non seulement sur leur richesse et leur influence, mais aussi sur la légitimité découlant de leur bonne gouvernance intérieure et de leur capacité et leur volonté de mobi­liser et de coordonner une riposte mondiale aux crises. La pandémie du Covid-19 a mis à rude épreuve ces derniers éléments du leadership amé­ricain. Jusqu’à présent, Washington a échoué à l’épreuve.

Alors que les Etats-Unis ont montré leurs limites, la Chine a réagi rapide­ment et habilement pour profiter de l’opportunité créée par les erreurs américaines, remplissant le vide et se positionnant comme le leader mon­dial dans la réaction à la pandémie. Pour y parvenir, elle s’évertue à four­nir une assistance matérielle à d’autres pays et à vanter son propre système. Et ce, malgré les erreurs initiales commises au début de la pandémie.

Le virus a été détecté pour la pre­mière fois en novembre2019 dans la ville de Wuhan, mais les respon­sables chinois ne l’ont pas divulgué pendant quelques semaines et ont puni les médecins qui l’avaient signa­lé pour la première fois, gaspillant un temps précieux et retardant d’au moins cinq semaines des mesures visant à éduquer le public, inter­rompre les déplacements des per­sonnes et permettre des dépistages à grande échelle. Mais lorsque l’am­pleur de la crise est apparue, Pékin a prestement rectifié le tir en imposant des mesures draconiennes: quaran­taine de masse, arrêt des vols et limi­tation de la plupart des activités quo­tidiennes à l’échelle nationale. Ces mesures ont porté leurs fruits avec la chute drastique des cas de contagion. Pékin a pu ainsi crier victoire à la mi-mars et annoncé avoir jugulé le virus.

Pékin s’efforce de transformer ces premiers signes de succès en une histoire de réussite plus large à diffu­ser au reste du monde, faisant de la Chine l’acteur principal d’une reprise mondiale à venir. Pékin a également saisi l’occasion offerte par le désarroi américain, ses médias d’Etat et ses diplomates rappelant régulièrement à l’opinion publique internationale la supériorité du système chinois et cri­tiquant « l’irresponsabilité et l’in­compétence » de l’élite gouvernante à Washington, qui n’a cessé d’incri­miner les autorités chinoises pour la propagation du virus. La Chine médiatise aussi son aide médicale à d’autres pays en difficulté face à la pandémie pour montrer sa supériorité par rapport aux Etats-Unis en moment de crise mondiale.

Aucun Etat européen n’ayant répondu à l’appel urgent de l’Italie pour des équipements médicaux et de protection, la Chine s’est publique­ment engagée à envoyer à Rome 1 000 respirateurs artificiels, 2 mil­lions de masques chirurgicaux, 100000 masques antivirus, 20000 combinaisons de protection et 50000 kits de dépistage. La Chine a égale­ment dépêché des équipes médicales et fourni 250000 masques à l’Iran et envoyé des fournitures à la Serbie, dont le président, Aleksandar Vucic, a dénoncé le manque de solidarité euro­péenne et proclamé que « le seul pays qui peut nous aider est la Chine ».

L’avantage de Pékin en matière d’assistance médicale est renforcé par le fait qu’une grande partie de ce dont le monde a besoin pour lutter contre le coronavirus est fabriquée en Chine, ce qui lui assure un outil au service de sa politique étrangère. La Chine était déjà la principale productrice de masques chirurgicaux et, aujourd’hui, grâce à une mobilisation industrielle semblable à celle des époques de guerre, elle a décuplé la production de masques, ce qui lui procure la capa­cité de les fournir au reste du monde. La Chine produit également presque la moitié des masques de protection respiratoire N95 essentiels à la pro­tection des agents de santé.

L’Administration Trump a jusqu’à présent évité d’entreprendre une action de leadership pour répondre au défi du coronavirus. Même la coordi­nation avec ses alliés a fait défaut. Par contraste, la Chine a lancé une vigou­reuse campagne diplomatique pour réunir des dizaines de pays et des centaines de responsables, afin de partager des informations sur la pan­démie et des enseignements tirés de la propre expérience de Pékin dans la lutte contre la maladie. Elle a égale­ment promis des fonds supplémen­taires pour aider les programmes de l’Organisation mondiale de la santé dans les pays pauvres.

Nul doute que le coronavirus a sti­mulé l’action de Pékin pour surpasser et discréditer le leadership américain. L’atout majeur de la Chine dans cette entreprise, face au coronavirus, est l’isolationnisme de l’Administration américaine et sa retraite des affaires du monde

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