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Tempête sur l’or noir

Mardi, 17 mars 2020

Une guerre des prix de l’or noir se profile à l’horizon, à la suite de l’échec de l’Organisa­tion des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) et des producteurs non membres de l’organisation, notam­ment la Russie, de s’entendre sur une baisse de la production pour soutenir les cours. Quelques jours après ce revers intervenu le 6 mars, l’Arabie saoudite, chef de file de l’OPEP et 2e producteur au monde (12 % de la production mondiale en 2019), décide le 11 mars de porter sa pro­duction à un record de 12,3 millions de barils par jour à partir du 1er avril, ce qui signifie une augmentation de plus de 25 % par rapport à sa produc­tion du mois dernier. Quelques minutes après l’annonce saoudienne, la Russie, 3e producteur mondial (11 %), décide à son tour de produire 500 000 barils par jour supplémen­taires, ce qui portera sa production à 11,8 millions de barils par jour, éga­lement un record. D’autres membres de l’OPEP leur ont emboîté le pas, l’Iraq qui augmentera sa production de 350 000 barils par jour et le Nigeria qui ajoutera 100 000 barils par jour. Ces développements auront pour conséquence d’inonder le mar­ché pétrolier, déjà en contraction, et de faire chuter les prix qui avaient plongé de près de 30 % — avant de se redresser légèrement — après l’échec de l’« OPEP plus », qui inclut la Russie et le Mexique, de se mettre d’accord sur une réduction de la production.

L’Arabie saoudite réclamait depuis février une baisse de la pro­duction de l’« OPEP plus » de 1,5 million de barils par jour, répartis entre les pays de l’OPEP (1 million de barils par jour) et les membres non OPEP (500 000 barils par jour). L’idée derrière cette demande était de soutenir les prix, en chute spec­taculaire en raison du recul de la demande mondiale sur le pétrole causé par le coronavirus. Mais Moscou a refusé la requête saou­dienne, estimant qu’une réduction de la production ne pourrait soute­nir les prix étant donné la baisse de la demande et la croissance atten­due de la production pétrolière des pays non membres de l’OPEP de 2 millions de barils par jour en 2020. Les responsables russes pensaient notamment à la production améri­caine de pétrole de schiste.

La Russie était depuis début 2017 un partenaire fiable de l’OPEP dans le maintien des cours du brut à tra­vers des coupes dans la production. Cette politique était cependant contestée par Igor Sechin, président de la plus grande compagnie pétro­lière russe, Rosneft, qui faisait valoir que les efforts visant à maintenir les prix à un niveau élevé en limitant la production n’avaient fait que stimu­ler la production de pétrole de schiste aux Etats-Unis, le rival stratégique de la Russie. Il a été soutenu dans cette longue campagne par les éco­nomistes nationalistes russes, consternés par un accord avec Riyad qu’ils considéraient comme aidant principalement les Etats-Unis, où le gaz naturel et le pétrole extraits des roches du schiste ont sapé les intérêts de Rosneft et de Gazprom, les deux géants russes de l’énergie contrôlés par l’Etat. Une forte augmentation ces dernières années de la production de schiste a fait des Etats-Unis — après avoir été un importa­teur de pétrole — le plus grand pro­ducteur d’or noir (18 % de la produc­tion mondiale) et un exportateur de plus en plus important, menaçant les marchés russes.

Les thèses défendues par Sechin et les nationalistes russes se heurtaient à la volonté du président Poutine de forger des relations étroites avec l’Arabie saoudite et d’étendre l’in­fluence de Moscou dans une région dominée depuis longtemps par les Etats-Unis. Mais elles ont obtenu gain de cause après que les Etats-Unis avaient annoncé, en janvier, leur intention d’exporter du brut vers la Chine, le marché le plus important au monde prévu pour de vastes et coûteux développements pétroliers en Sibérie. Le Kremlin craignait éga­lement que d’autres producteurs à coût élevé, tel le Brésil, n’intervien­nent sur les marchés européen et asiatique, où la Russie bénéficie d’une position dominante.

L’effondrement de l’accord russo-saoudien déclenchera une guerre des prix qui sera préjudiciable aux deux anciens partenaires, car elle leur fera perdre d’importants revenus. Elle les engagera également dans une lutte pour les parts de marché. Riyad a par exemple offert des rabais importants pour les livraisons d’avril aux clients en Europe, l’un des principaux mar­chés de la Russie. Celle-ci estime toutefois que le jeu en vaut la chan­delle. Elle considère que, vu les coûts élevés de la production du pétrole et du gaz de schiste, de nombreuses entreprises américaines ne peuvent survivre, car les prix tomberaient en dessous de leur seuil de rentabilité. Et pour supporter les pertes prévues de revenu, le Kremlin compte puiser dans son fonds souverain qui dispose de 150 milliards de dollars. Selon le ministère russe des Finances, ces réserves sont suffisantes pour couvrir le manque à gagner « pendant 6 à 10 ans » à des prix de baril de 25 à 30 dollars (le Brent de référence est actuellement à 32,70 dollars).

L’Arabie saoudite détient, pour sa part, de meilleures capacités de résistance à court et moyen termes, grâce à environ 2 millions de barils par jour de capacité de production inutilisée. Riyad peut également faire usage de ses stocks stratégiques pour augmenter ses approvisionne­ments à très court terme. En plus des réserves nationales, il dispose de stocks près des marchés de consom­mation, à Rotterdam (Pays-Bas), à Okinawa (Japon) et dans le port égyptien de Sidi Kérir sur la Méditerranée. En revanche, si le baril « Brent » reste autour de 33 dollars sans ajustement des dépenses publiques, l’Arabie saoudite accuse­rait, selon Abu-Dhabi Commercial Bank, un déficit de près de 15 % en 2020, tandis que ses réserves en devises étrangères pourraient s’épui­ser dans environ 5 ans à moins qu’elle n’utilise d’autres sources de financement.

Malgré la guerre des prix qui s’an­nonce, Riyad et Moscou pourraient bien retourner à la table des négocia­tions pour trouver un compromis qui freinerait leurs pertes et stabiliserait le marché. Le ministre russe de l’En­ergie, Alexander Novak, a laissé la porte ouverte à cette éventualité qui, somme toute, est dans l’intérêt des deux pays.

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