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Changement de cap en Iran

Lundi, 02 mars 2020

Les élections législatives en Iran, tenues le 21février, se sont soldées par un raz-de-marée conservateur. Les candidats radicaux et ultraconserva­teurs ont remporté la majorité abso­lue au parlement, avec plus des trois quarts des sièges, y compris la totalité de ceux de la capitale Téhéran. Ils remplacent une coalition de réfor­mistes, de modérés et de conserva­teurs pragmatiques qui ont dominé l’assemblée législative depuis le der­nier vote en 2016.

Ce résultat était attendu pour diverses raisons. La première est que le Conseil des gardiens de la Constitution, un puissant organe étatique composé de 12 experts juridiques chargés de contrôler les candidats, a interdit à des milliers de candidats réformistes et modérés de se présenter au scrutin. Ces disqualifications ont englobé environ 75 % des parlementaires en exercice au sein de la coalition modérée et certains hommes politiques conservateurs alliés au président réformiste Hassan Rohani. Défendant ses décisions, le conseil a soutenu que plusieurs des candidats disqualifiés étaient coupables de corruption ou de « comportement anti-étatique ». Les disqualifications, qui ont pratiquement laissé le champ libre au seul courant des radicaux, ont eu un impact décisif sur la participation électorale, qui est tombée à un chiffre record de 42,5 %, le plus bas de l’histoire de la « Révolution iranienne » depuis 1979. Une augmentation significative des cas de contagion de coronavirus en Iran a également freiné la participation.

La ligne dure adoptée par les Etats-Unis envers la République islamique depuis l’accession de Donald Trump au pouvoir en janvier 2017 a grandement contribué à la victoire des ultranationalistes. Le retrait américain de l’accord international sur le nucléaire iranien en mai2018 a ouvert la voie à la réimposition des sanctions américaines contre Téhéran. Washington a depuis poursuivi une politique de « pression maximale », ciblant principalement l’industrie pétrolière de l’Iran, dans le but d’asphyxier l’économie du pays, provoquer des protestations sociales et, à terme, un changement de régime. Cette politique a apporté de l’eau au moulin des politiciens iraniens les plus intransigeants et décrédibilisé la politique d’ouverture à l’Occident suivie par Rohani.

Ce dernier a fondé sa crédibilité politique sur l’accord de 2015 avec les puissances mondiales dans lequel il a accepté de limiter le programme nucléaire de l’Iran en échange d’un allègement des sanctions qui avaient paralysé son économie. Le revirement américain et le retrait de Trump de l’accord ont privé Rohani des avantages économiques qu’il attendait de l’accord. Pire, l’élargissement des sanctions américaines, y compris contre le programme iranien de missiles balistiques, l’a affaibli ainsi que son camp des modérés et renforcé les partisans de la ligne dure, qui se sont largement opposés à l’accord sur le nucléaire depuis le début. Les Etats-Unis cherchent désormais à pousser Téhéran à conclure un accord plus large et plus contraignant que celui de 2015. Ils veulent non seulement des restrictions plus sévères sur le programme nucléaire, mais aussi des limites à la fabrication de missiles balistiques et à l’interventionnisme régional de Téhéran, notamment son soutien aux milices chiites dans le monde arabe, comme celle de « Mobilisation populaire » en Iraq, le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen.

Le parlement iranien est désormais dominé par les radicaux qui ont tendance à donner la priorité aux dirigeants théocratiques par-dessus tout. La représentation accrue d’anciens responsables de la sécurité, y compris du puissant Corps des gardiens de la Révolution, fera que la nouvelle assemblée sera plus sensible aux intérêts de l’appareil de sécurité du pays. Ensemble, ils s’opposent à l’engagement avec l’Occident et sont profondément hostiles aux Etats-Unis, voire à l’Union Européenne (UE) qui tient encore à l’accord nucléaire. De nombreux partisans de la ligne dure ont préconisé de rompre entièrement les liens avec l’UE. Le guide suprême, Ali Khamenei, un conservateur, a, pour sa part, accusé l’Europe d’unir ses forces aux Etats-Unis contre l’Iran et a appelé à un changement vers une « économie de résistance », dans laquelle le pays dépendrait moins des biens importés tout en s’appuyant sur la Chine et la Russie pour les investissements et les transferts de technologie.

La victoire des conservateurs aux législatives marque le début de la fin du pouvoir réformiste incarné par Rohani. L’influence accrue des ultranationalistes sur le président, privé de majorité parlementaire, signifie qu’il sera réduit pendant la dernière année de son mandat, qui prend fin au milieu de 2021. Il est cependant probable que les tenants de la ligne dure chercheront à ne pas trop provoquer les Etats-Unis jusqu’à la tenue de la prochaine présidentielle dans les deux pays. D’une part, ils souhaitent la défaite de Trump en novembre prochain. Par conséquent, ils éviteraient de l’aider à augmenter sa popularité par une quelconque tension inutile avec son pays. D’autre part, ils pourraient bien penser qu’une période de calme relatif, sans choc majeur avec Washington, est plus susceptible de garantir la victoire d’un candidat conservateur à la présidentielle de 2021 en Iran. Toute crise grave pourrait faire capoter ce plan, car les électeurs pourraient se détourner de la mouvance conservatrice ou, si une répression devenait nécessaire, celle-ci pourrait engendrer un mouvement de protestation qui porterait au pouvoir un nouveau président modéré.

Les radicaux fondent leur raisonnement sur l’histoire récente de l’Iran. Au cours des 20 dernières années, les législatives se sont révélées être un précurseur fiable du scrutin présidentiel: le courant qui remporte les premières gagne le second. Lors des dernières élections législatives de 2016, la victoire du bloc réformateur a été interprétée comme un soutien à l’engagement de Rohani avec l’Occident. Le président a logiquement remporté un deuxième mandat un an plus tard. La même chose s’est produite avec son prédécesseur ultranationaliste Mahmoud Ahmadinejad. Une victoire confortable des conservateurs en 2004 a ouvert la voie à sa victoire écrasante à la présidentielle de 2005 .

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