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La Turquie et la Méditerranée

Mardi, 11 février 2020

La tension monte en Méditerranée orientale autour des politiques turques. La France a décidé, le 29 janvier, d’envoyer des navires de guerre en soutien à la Grèce dans sa dispute avec la Turquie sur l’exploration et l’exploitation des réserves en gaz naturel dont regorge le bassin levantin.

La Turquie est restée jusqu’ici en marge des récentes et importantes découvertes gazières faites par Chypre, Israël et l’Egypte. L’accord conclu le 2 janvier par la Grèce, Chypre et Israël pour la construction d’un gazoduc de 2 200 km, appelé « EastMed », en vue d’exporter la production israélienne et chypriote vers le marché européen, via la Grèce, a provoqué l’ire d’Ankara, qui a menacé de bloquer le projet. Selon la chaîne 13 de la télévision israélienne, un responsable de l’ambassade d’Israël à Ankara avait été informé par les autorités turques que le gazoduc projeté avait besoin de l’approbation de la Turquie pour aller de l’avant. « EastMed » est un concurrent direct de « TurkStream », le gazoduc reliant la Russie à la Turquie par la mer Noire qu’Ankara ambitionne de faire la principale voie d’exportation de gaz naturel russe vers l’Europe. Il a fait sa première livraison à la Bulgarie le 1er janvier 2020.

Dans le même temps, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, avait averti que les opérations d’exploration et d’exploitation de gaz naturel menées au large de Chypre sans l’autorisation de la Turquie étaient strictement interdites, et que si elles se produisaient, « nous les bloquerons bien sûr ». La marine turque a ainsi forcé le navire de recherche israélien Bat Galim à quitter les eaux chypriotes début décembre dernier.

La Turquie justifie sa position par la division de Chypre et estime que Nicosie n’a pas le droit d’exploiter les ressources gazières dans ses eaux avant de s’entendre avec le gouvernement du nord de Chypre, à majorité turque et uniquement reconnu par Ankara. Mais la vraie raison est que la Turquie cherche à avoir sa part de la manne gazière dont elle est exclue, en forçant les pays riverains à l’admettre comme partenaire dans leurs projets de coopération énergétique en Méditerranée orientale. Une perspective improbable compte tenu de l’hostilité qui marque les rapports d’Ankara avec l’ensemble des pays concernés aussi bien producteurs que consommateurs. La politique agressive de la Turquie a ainsi produit l’effet inverse et poussé les parties prenantes à se coaliser contre elle. Le 12 décembre, la France, l’Italie et Chypre ont mené des exercices navals conjoints dans les eaux chypriotes pour dissuader la Turquie. Paris et Rome veulent surtout montrer leur soutien à Nicosie face aux menaces turques.

L’accord contesté sur les frontières maritimes entre la Turquie et la Libye, conclu en novembre dernier, est à placer sous le même angle des ambitions énergétiques turques en Méditerranée orientale. Considéré comme illégal par les pays riverains et l’Union européenne, car contraire au droit de la mer, l’accord qui fait converger les frontières maritimes turco-libyennes aurait pour effet que le futur gazoduc « EastMed » passerait par les eaux territoriales turques. Les porteurs du projet devraient alors demander l’autorisation préalable d’Ankara et, en cas de son approbation, payer probablement des tarifs de passage.

L’intervention de la Turquie en Libye s’explique aussi, entre autres, par ses convoitises à l’est de la Méditerranée. Son soutien militaire au Gouvernement d’Entente National (GEN) du premier ministre Fayez Al-Sarraj vise ainsi à conserver l’accord maritime conclu avec Tripoli, dont l’objectif est de protéger les intérêts énergétiques d’Ankara dans le bassin levantin. En envoyant des troupes combattre aux côtés du GEN, la Turquie s’est réservé une place à la conférence internationale de Berlin sur la Libye, tenue le 20 janvier. Son intervention militaire était un moyen d’avoir son mot à dire dans l’avenir du pays, dont le maintien du GEN est la pierre angulaire.

C’est à cette fin que le gouvernement turc avait envoyé, depuis décembre, plusieurs centaines de combattants de l’Armée Nationale Syrienne (ANS) défendre la capitale Tripoli contre l’offensive du général Khalifa Haftar. L’ANS est une alliance disparate formée par la Turquie de différentes factions d’opposants qui ont combattu le gouvernement du président syrien Bachar Al-Assad. Les dirigeants des milices libyennes à Tripoli ont indiqué que la Turquie avait envoyé plus de 4 000 combattants à Tripoli, dont « des dizaines » qui étaient affiliés à des groupes extrémistes.

L’un des objectifs majeurs de l’intervention turque en Libye est de restaurer la popularité déclinante du président Recep Tayyip Erdogan et de son Parti de la justice et du développement (AKP), en attisant les sentiments nationalistes des citoyens contre des supposées menaces aux intérêts turcs et en éveillant leur nostalgie pour les grandeurs révolues de l’Empire ottoman. L’accumulation des problèmes économiques, notamment la chute de la lire et l’augmentation du chômage, la montée de la laïcité chez les jeunes générations et la dérive autoritaire du chef de l’Etat ont contribué à l’échec de l’AKP aux dernières élections municipales de 2019, en particulier à Istanbul, la capitale économique du pays, qui représente plus de 30 % du PIB de la Turquie. C’est ainsi qu’Ahmet Davutoglu, ancien chef de l’AKP et premier ministre (2014-2016) et ministre des Affaires étrangères (2009-2014), a fondé le Parti du futur en décembre dernier, alors que Ali Babacan, ancien vice-premier ministre (2009-2015), ministre des Affaires étrangères (2007-2009) et ministre de l’Economie (2002-2007), prépare la création de son propre parti politique.

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