Jeudi, 25 juillet 2024
Opinion > Opinion >

L’idéologie de l’Etat national

Mardi, 26 novembre 2019

Le proche-orient est la région du monde où il y a le plus de troubles. Dans n’im­porte quelle autre région du monde, il n’y a pas autant de guerres, de révolutions, de milices armées et d’armées qui font la guerre sur des terres qui ne leur appartiennent pas. Ajoutons les campagnes médiatiques d’ani­mosité et la provocation armée entre les Etats de la région. Au Proche-Orient, la confiance semble inexistante entre les Etats. Dans nom­breuses autres régions du monde, la confiance est aussi absente, mais cela ne suffit pas à susciter un conflit et à provoquer un manque de stabilité. Pourquoi donc autant de troubles dans notre région ?

La faiblesse de l’Etat y constitue le pro­blème le plus sérieux. Les Etats arabes sont faibles à tel point de ne pas être capables de faire face aux pressions résultant de la haine, du manque de confiance et des conflits. D’où de nombreuses crises. Les raisons de cette faiblesse sont nombreuses, mais la plus importante est qu’ils ne bénéficient pas d’as­sez de soutien et de dévouement de la part de leurs citoyens, sous l’effet d’idéologies refu­sant l’Etat national.

Le problème est que depuis l’apparition du concept du Proche-Orient il y a 100 ans, il y a toujours eu parmi ses habi­tants une partie non satisfaite de la réalité. Et lorsqu’ils ont tenté de la changer, leurs tenta­tives ont entraîné la propaga­tion du désordre dans toute la région. Pendant ces 100 ans, le Proche-Orient a connu 2 grandes vagues de défis idéo­logiques, dont chacune est reliée à une idée politique refusant le concept de l’Etat national. Au début, il y a eu l’idée de l’unité arabe, qui refusait l’existence de l’Etat national arabe sous toutes ses formes, considérant les Etats comme des entités artificielles illégitimes, créées par l’occupation pour servir ses inté­rêts.

Les nationalistes arabes refusaient de dési­gner l’Etat arabe par « national », parce que ce terme implique des significations posi­tives et parce que l’« homme arabe » n’a pas de patrie à part la grande patrie arabe. Il vit tout simplement dans un pays ou un espace dont les frontières ont été déterminées au hasard à cause de l’occupation. Selon les nationalistes arabes, le pays n’a pas de légiti­mité et il faut l’abolir et installer à sa place l’Etat de l’unité arabe. Ils ont refusé le sys­tème régional basé sur l’existence d’Etats arabes indépendants qui possèdent une sou­veraineté et une légitimité politique et juri­dique complète. A la place, ils ont tenté d’installer un nouveau système régional formé d’un seul Etat arabe sous l’ombrelle duquel se regroupent volontai­rement ou involontairement tous les Arabes. Ainsi, ils ont causé un grand fossé entre le citoyen arabe et son Etat, bien qu’ils aient échoué à fonder leur Etat arabe unifié. Le résul­tat a été l’affaiblissement des Etats arabes.

Deux courants

L’appel à l’unité arabe a atteint son apogée quand l’union égypto-syrienne a été créée en 1958, avant de prendre le chemin de l’effondrement en 1961. Malgré les nombreuses tentatives et bien que les partisans de l’unité arabe aient accédé au pouvoir dans un nombre de pays arabes, ils n’ont pas réussi à tenir la promesse de l’unité. En fin de compte, ils sont même devenus ennemis et se sont accusés de l’échec du projet, ce qui a eu pour effet d’affaiblir encore plus les Etats arabes nationaux. Puis l’aventure des parti­sans de l’unité arabe s’est terminée après la guerre de 1967, ouvrant la voie à l’apparition du mouvement islamiste, qui a envahi le monde arabe à partir des années 1970.

Les problèmes qu’apporte le mouvement islamiste sont nombreux, mais ce qui nous intéresse ici, c’est la position antagoniste des islamistes à l’Etat national. Tout comme la doctrine de l’unité arabe, le mouvement isla­miste est transfrontalier, ne reconnaît ni l’Etat ni l’identité nationale, mais croit uni­quement à la doctrine et aux liens religieux. Les islamistes aussi sont convaincus de l’idée de l’unité — qu’ils appellent le cali­fat — et haïssent l’Etat national pour des raisons qui ressemblent à celles des partisans de l’unité arabe.

En effet, il y a une grande ressemblance entre les deux courants et ce n’est pas un hasard si les pôles des deux courants se sont rassemblés vers la moitié des années 1990 pour coordonner leurs efforts dans le cadre de ce qu’ils ont appelé la Conférence natio­nale islamique. La version doctrinaire de l’islam politique a atteint son apogée avec la Révolution iranienne et l’arrivée au pouvoir de Khomeini en 1979. Les mouvements de l’islam politique ont continué de défier l’Etat arabe de l’intérieur et l’Iran faisait pression de l’extérieur, que ce soit avec des slogans de révolution et d’union islamique ou en susci­tant des conflits doctrinaires.

Face à cette situation, le renforcement de l’Etat national est l’unique issue pour sortir le monde arabe de ses crises actuelles. L’Etat national a besoin d’institutions et d’une armée nationale ainsi que de ressources éco­nomiques pour satisfaire les besoins de son peuple. Atteindre la cohésion de l’Etat sera en outre impossible en l’absence d’une idéolo­gie nationale.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique