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Quel rôle américain dans la transition au Soudan ?

Mardi, 30 juillet 2019

Il est établi que les Etats-Unis ont joué un rôle majeur dans la conclusion de l’accord de partage du pouvoir entre le Conseil Militaire de Transition (CMT) et les manifestants pro-démocratie au Soudan. Selon des sources concordantes proches des négociations, qui ont abouti à cet accord à Khartoum le 5 juillet, les pressions américaines sur les deux parties en conflit ont été décisives pour les amener à s’en­tendre sur un compromis évitant au pays de sombrer dans la violence et le désordre. Des sources arabes ont de leur côté souligné que les Etats-Unis avaient également pressé l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis (EAU) d’exercer leurs pressions sur le Conseil militaire soudanais pour qu’il accepte les propositions conjointes de l’Union Africaine (UA) et de l’Ethiopie.

Ces deux riches pays du Golfe sont consi­dérés comme ayant une influence majeure sur le président du CMT au pouvoir, le géné­ral Abdel-Fattah Al-Burhan, ainsi que sur le vice-président du conseil, le général Mohamed Hamdan Dagalo, véritable homme fort du régime qui a envoyé des forces sou­danaises pour soutenir la coalition militaire dirigée par Riyad au Yémen. L’Arabie saou­dite et les EAU avaient accordé aux nou­velles autorités de Khartoum une aide de 3 milliards de dollars, à la suite du renverse­ment du président Omar Al-Béchir le 11avril.

L’accord de partage du pouvoir, qui laisse espérer une transition démocra­tique pacifique, a été annoncé quelques jours après que les manifestants avaient organisé des marches importantes à tra­vers Khartoum et dans d’autres régions du pays. La percée est intervenue, selon des sources concordantes, lors d’une réu­nion secrète tenue à Khartoum la veille des manifestations, le 29juin, lorsque des diplomates des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de l’Arabie saoudite et des EAU ont demandé aux deux parties en litige d’accepter les proposi­tions de l’UA et de l’Ethiopie. Six jours plus tard, le 5 juillet, les deux parties ont annoncé avoir conclu un accord de partage du pou­voir.

Dans cette réunion, les deux parties se sont mises d’accord sur les principaux points du compromis qui a débloqué la situation, notamment la création d’un conseil souve­rain partagé par les militaires et les civils qui dirigera le pays pendant un peu plus de trois ans au terme desquels des élections générales seront organisées. Un chef militaire dirigera le conseil pendant les 21 premiers mois, suivi d’un chef civil pendant les 18 mois suivants. Les deux parties se sont également mises d’accord pour ouvrir une enquête sou­danaise indépendante sur les violences exer­cées par les forces de sécurité sur les mani­festants le mois dernier, bien qu’il ne soit pas clair si quelqu’un sera tenu pour responsable. Selon un responsable militaire soudanais qui a requis l’anonymat, l’Administration améri­caine, dans sa tentative de presser le CMT de conclure rapidement un accord avec les manifestants, a adressé à Khartoum un message très clair: le partage du pouvoir en échange de garanties que per­sonne du conseil ne sera jugé, en référence à la dispersion violente du campement des protestataires devant le QG de l’armée, le 3juin. Alors que les manifestants ont affirmé que les forces de sécurité avaient tué au moins 128 personnes, les autorités ont souligné que le nombre de morts ne dépasse pas les 61, y compris des membres du per­sonnel de sécurité.

L’intervention énergique des Etats-Unis en faveur d’un accord politique entre protago­nistes soudanais se justifie par leur crainte qu’une crise prolongée ne se transforme en une guerre civile, semblable à celles en Libye, en Syrie et au Yémen, créant ainsi un nouveau foyer de déstabilisation dans la région, dont profiteraient des groupes isla­mistes radicaux, tels Daech et Al-Qaëda. Les craintes américaines sont nées des violences du 3juin, qui ont provoqué l’interruption des négociations entre les militaires et les mani­festants. Pour les Américains, c’était un signal d’alarme d’une possible escalade de la violence et d’une détérioration de la situa­tion, lourdes de conséquences.

En conséquence, pour éviter davantage de dégradation et sauver la situation, l’Adminis­tration américaine a décidé d’intervenir poli­tiquement dans la crise. Le 10juin, elle a nommé un diplomate chevronné, Donald Booth, comme envoyé spécial au Soudan. Le 25 juin, la secrétaire d’Etat adjointe pour l’Afrique de l’Est et le Soudan, Makila James, a averti que l’Administration améri­caine envisageait d’imposer des sanctions contre les autorités soudanaises en cas de nouvelles violences, après l’assaut meurtrier contre les manifestants à Khartoum au début du mois. Washington a également indiqué récemment que le Soudan resterait sur la liste des Etats qui parrainent le terrorisme jusqu’à ce que l’armée quitte le pouvoir. Cette déci­sion empêche en particulier Khartoum d’avoir accès à des financements indispen­sables de la part des bailleurs de fonds inter­nationaux.

Les pressions américaines sur les manifes­tants soudanais, représentés par une coalition connue sous le nom de l’Alliance des forces pour la liberté et le changement, visaient à faire baisser leurs revendications et à réduire leurs attentes des négociations avec le CMT. Washington a contacté à cet effet différentes factions de l’opposition et des manifestants, dont certains ont ensuite menacé de négocier séparément avec le Conseil militaire. Les leaders du mouvement de protestation ont finalement cédé lorsqu’il est apparu que la coalition risquait de se fracturer.

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