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La Corne de l’Afrique au centre des convoitises

Mardi, 30 juillet 2019

Les pays de la Corne de l’Afrique font l’objet de convoitises en rai­son de leur position stratégique à proximité du détroit de Bab Al-Mandab qui relie l’océan Indien à la Méditerranée.

Ce détroit, où 4,8 millions de barils de brut et de produits pétro­liers raffinés transitent chaque jour, est la qua­trième voie navi­gable la plus fré­quentée au monde en termes d’approvisionne­ment énergé­tique, après celles d’Hormuz, de Malacca et du Canal de Suez. L’importance stratégique de ces pays, à savoir Djibouti, l’Erythrée et la Somalie, a dou­blé en raison de la guerre civile qui sévit au Yémen voisin depuis fin 2014 entre le gou­vernement légitime du prési­dent Abd-Rabbo Mansour Hadi et la rébellion des Houthis.

Ce conflit armé s’est intensifié à partir de mars 2015, avec le déclenchement de l’offensive militaire menée principalement par l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis (EAU) contre la rébellion houthie, fai­sant courir le risque d’une pos­sible interruption de la naviga­tion au détroit de Bab Al-Mandab. Les Houthis avaient à plusieurs reprises menacé de bloquer le détroit, une voie maritime cruciale non seulement pour le transport du pétrole, mais aussi du com­merce entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord.

L’accès des pays de la Corne de l’Afrique au sud de la mer Rouge et au golfe d’Aden, à petite distance du Yémen, a rendu nécessaire l’usage de leurs ports pour la réussite des opérations militaires de la coa­lition anti-Houthis. C’est ainsi que Riyad et, surtout, Abu-Dhabi ont pu obtenir ces der­nières années l’usage de plu­sieurs ports de la Corne de l’Afrique, à savoir le camp Lemonnier à Djibouti (Arabie saoudite, 2015), Assab en Erythrée (EAU, 2015), Berbera en Somaliland, Etat autopro­clamé en mai 1991 qui faisait partie de la Somalie (EAU, 2016), et Bosaso au Puntland, Etat fédéral somalien sur le golfe d’Aden (EAU, 2018). Les accords conclus à cet effet prévoient des investisse­ments de plusieurs centaines de mil­lions de dollars pour la construc­tion d’infrastruc­tures et la moder­nisation de ces ports.

Dans les années 1990, avec la fin de la Guerre froide, du monde bipolaire et de la rivalité Est-Ouest, la Corne de l’Afrique avait perdu de son importance stratégique.

Mais depuis les années 2000, elle a fait l’objet d’un regain progressif d’intérêt en raison de deux principaux facteurs qui constituent des menaces de sécurité: le développement depuis 2005 du phénomène de la piraterie aux larges des côtes somaliennes, menaçant la navi­gation des navires marchands ; l’implantation de groupes ter­roristes, comme Al-Shebab en Somalie et Al-Qaëda dans la péninsule arabique, qui a élu domicile au Yémen.

Depuis lors, des puissances régionales et mondiales se sont ruées sur la région pour proté­ger leurs intérêts stratégiques, sécuritaires et économiques, avec pour cibles les Etats de la côte Est de l’Afrique. C’est ainsi que les Etats-Unis ont éta­bli leur première base militaire en Afrique, à Djibouti en 2002, à la suite des attentats terro­ristes du 11 septembre 2001, avec pour objectifs de lutter contre le terrorisme islamiste et de sécuriser leurs approvision­nements énergétiques et com­merciaux avec l’Asie et la région du Golfe. La Chine a de son côté inauguré en 2017 sa première base militaire à l’étranger, toujours à Djibouti, pour protéger ses intérêts com­merciaux grandissants avec l’Afrique et pour servir son ini­tiative économique « Une Ceinture, une route », lancée par le président Xi Jinping en 2013.

L’engouement régional et international pour la Corne de l’Afrique a produit principale­ment des effets positifs pour les pays cibles pris individuelle­ment. Ceux-ci ont d’abord béné­ficié du soutien politique des puissances régionales et mon­diales qui ont pris pied dans leurs ports en y établissant des bases maritimes et militaires.

Moyennant l’exploitation de leur position stratégique, les pays cibles ont profité ensuite, et surtout, d’une rente de situa­tion sous diverses formes: bail des bases militaires, aide finan­cière, investissement en tous genres, construction d’infras­tructures, telles les voies fer­rées, les télécommunications, l’électricité, etc.

Premier bénéficiaire de cet intérêt renouvelé pour la région, Djibouti, en raison de sa posi­tion stratégique sur le détroit de Bab Al-Mandab mais aussi de sa relative stabilité politique par rapport à ses voisins de la Corne de l’Afrique.

Pour pouvoir bénéficier de ces avantages, les pays cibles, en quête de soutien politique et économique étranger, devaient en retour s’accommoder des intérêts de leurs bailleurs de fonds. C’était le cas lorsque l’Erythrée et la Somalie ont rompu en janvier 2016, sous l’effet d’incitations écono­miques, leurs relations diplo­matiques avec l’Iran au profit de l’Arabie saoudite et des EAU, à la suite de l’attaque par des manifestants de l’ambas­sade saoudienne à Téhéran, intervenue après l’exécution d’un religieux chiite à Riyad. C’était également le cas lorsque Djibouti a donné une fin de non-recevoir en 2014, à la suite de l’intervention des Etats-Unis, à la demande de la Russie d’établir une base militaire sur son territoire.

Susan Rice, alors conseillère à la sécurité nationale du prési­dent Barack Obama, s’était rendue à Djibouti pour empê­cher que celui-ci accède à la demande de la Russie. Washington perçoit cette der­nière comme une « puissance révisionniste », autrement dit une sérieuse concurrente des Etats-Unis au niveau de la puissance et du statut mondial. Cependant, le nouveau rapport de force avec la Chine, qui domine économiquement à Djibouti et dans le continent noir, n’a pas permis à la Maison Blanche d’empêcher Pékin d’établir sa première base mili­taire dans la Corne de l’Afrique.

Sur un autre plan, l’engoue­ment régional et international a eu un effet mixte sur la stabilité de la Corne de l’Afrique. D’une part, il a produit un impact positif en encouragent et en contribuant à la réconciliation en 2018 entre l’Ethiopie et l’Erythrée, en guerre larvée depuis l’an 2000. Lancée par l’Arabie saou­dite et les EAU, cette initiative diplomatique, en faveur du rétablisse­ment des relations diplomatiques entre ces deux frères ennemis, a déclenché une nouvelle dyna­mique régionale qui a entraîné une détente entre l’Erythrée, d’un côté, la Somalie et Djibouti, de l’autre, prélude à un règlement des litiges qui les opposent. Alors que Mogadiscio accusait Asmara depuis des années de soutenir le mouve­ment terroriste d’Al-Shebab, Djibouti s’opposait à l’incur­sion et l’occupation par son voisin érythréen en juin 2017 d’une partie de son territoire au Cap Douméra sur la mer Rouge. D’autre part, la politique inter­ventionniste des puissances régionales, marquée par la riva­lité entre l’Arabie saoudite et les EAU, d’un côté, le Qatar, de l’autre, a exacerbé l’instabilité en Somalie et approfondi les divisions entre le gouvernement central, allié de Doha, et l’Etat autoproclamé du Somaliland ainsi que la province fédérale de Puntland, tous deux proches de Riyad et d’Abu-Dhabi

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