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L’Iraq tiraillé entre Washington et Téhéran

Mardi, 30 juillet 2019

L’iraq est sous le feu croisé de la crise entre les Etats-Unis et l’Iran. L’escalade entre ces derniers, tous deux alliés majeurs de Bagdad, a logiquement touché ce pays aux équilibres fragiles. Le 19 juin, des tirs de roquettes ont visé des intérêts américains près de la ville de Bassorah, chef-lieu du sud du pays. Le premier tir a frappé le site de Burjesia qui abrite le siège et les opérations de plusieurs sociétés pétrolières internationales, y compris le géant américain de l’énergie, ExxonMobil. Ce complexe énergétique se situe à l’ouest de Bassorah, près du champ pétrolifère d’Al-Zubair et de la frontière iranienne. La seconde attaque a visé le champ d’Al-Rumaila, l’un des plus anciens et plus vastes gisements pétroliers d’Iraq. Ces attaques font suite à une série d’attentats similaires ces dernières semaines visant des sites principalement militaires, où sont postés des soldats américains, de Bagdad, dans le centre, à Mossoul, dans le nord. Bien qu’aucune de ces attaques n’ait été jusqu’ici revendiquée, des observateurs ont localisé l’origine d’au moins deux d’entre elles dans des zones d’opérations de groupes armés chiites proches de l’Iran.

Ces attaques répétées mettent le gouvernement iraqien dans l’embarras et sous pression, face à l’un de ses principaux alliés, les Etats-Unis. La tension entre ceux-ci et la République islamique met en effet Bagdad dans une situation très difficile et délicate. L’Iraq se trouve tiraillé entre sa dépendance économique vis-à-vis de son voisin iranien et son alliance multiforme avec Washington depuis le renversement du président Saddam Hussein en 2003. Dès l’éclatement de la crise américano-iranienne, les Etats-Unis font pression sur le gouvernement iraqien pour qu’il adopte une position anti-iranienne. Le 7 mai, le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, a effectué une visite secrète en Iraq afin de mettre en garde Bagdad contre toute attaque des intérêts américains dans le pays par les Unités de Mobilisation Populaire (UMP), une milice composée principalement de groupes chiites, dont certains sont très proches de Téhéran.

Depuis la chute de Saddam Hussein et le démantèlement de l’armée et des forces de sécurité iraqiennes, le gouvernement de Bagdad se bat pour reconstruire une force militaire unifiée et puissante, sans y parvenir. Par conséquent, la gestion de la sécurité de nombreuses zones non urbaines a été laissée à des forces paramilitaires, dont la plupart sont chiites et appartiennent aux UMP. Plusieurs de ces groupes sont indisciplinés et échappent au contrôle du gouvernement central. Ils sont les probables auteurs des récentes attaques anti-américaines. Leur implication dans l’escalade irano-américaine met Bagdad en porte-à-faux avec son allié américain et menace l’équilibre politique du pays à majorité chiite, faisant de son sol un champ de bataille par procuration entre les Etats-Unis et l’Iran.

C’est pour cette raison que le gouvernement iraqien ressent une vive inquiétude vis-à-vis de la montée des tensions dans le Golfe et d’un éventuel conflit armé entre Washington et Téhéran. Car il devrait alors faire face à un choix difficile qu’il a depuis longtemps éludé : comment affronter les éléments indisciplinés au sein des UMP. En 2016, une loi a été promulguée prévoyant de mettre les UMP sous contrôle gouvernemental. L’ancien premier ministre, Haider Al-Abadi, a différé l’application de cette loi afin d’éviter un affrontement avec les UMP lors de la guerre contre le groupe Daech, dans laquelle les milices chiites ont joué un rôle majeur. Elle a été ajournée une fois de plus après la défaite de Daech afin d’éviter un contentieux avec une force iraqienne populaire pendant la saison électorale de 2018. Le nouveau gouvernement du premier ministre, Adel Abdel-Mahdi, a maintenu la même approche attentiste.

Face aux pressions américaines, d’un côté, et l’implication incontrôlée des milices chiites dans la crise irano-américaine, de l’autre, l’Iraq cherche à maintenir une difficile neutralité, que lui imposent son fragile équilibre politique interne ainsi que sa dépendance économique sur son voisin iranien. Le pays compte en effet sur ses importations de gaz naturel iranien pour satisfaire 40 % de ses besoins en électricité, selon les estimations officielles. Pour Bagdad, il est difficile de trouver une alternative au gaz de l’Iran, étant donné sa proximité avec l’Iraq et l’existence de gazoducs transfrontaliers dans le sud et l’est du pays. Toute autre solution sera bien plus coûteuse pour un pays qui souffre de crise économique et dont plusieurs secteurs, notamment la sécurité, les infrastructures, l’éducation, le logement et la santé, sont en quête d’importants investissements et de réformes en profondeur. Pour cette raison, les dirigeants iraqiens ont repoussé la demande de Washington d’interrompre les importations iraniennes, craignant qu’un manque d’énergie ne provoque des manifestations populaires et une instabilité intérieure dans un pays sujet à des coupures fréquentes d’électricité. L’été dernier, des manifestations de masse ont secoué des régions du sud de l’Iraq, ainsi que certains quartiers de Bagdad, où les températures avoisinent les 50 degrés, après que l’Iran a cessé de fournir de gaz naturel à l’Iraq en raison de factures impayées.

L’Iraq tiraillé entre Washington et Téhéran
L'installation de forage de Burjesia a été durement touchée. (Photo : AFP)

Reconnaissant les difficultés économiques de l’Iraq, les Etats-Unis ont accepté de lui accorder une dérogation aux sanctions qu’ils imposent à l’industrie pétrolière et gazière iranienne depuis novembre 2018. En échange de ces exemptions, Washington pousse le gouvernement de Bagdad à développer la production gazière de l’Iraq, en vue d’acquérir son émancipation de l’emprise iranienne. Mais selon le président du parlement iraqien, Mohamed Al-Halbousi, il faudra encore trois ans aux autorités pour redresser l’économie et tendre vers une autonomie énergétique. Malgré cela, Washington a insisté sur le fait que l’Iraq atteigne rapidement « l’indépendance énergétique » et trouve des importations d’énergie « alternatives et diversifiées » autres que celles en provenance de l’Iran. Le sous-sol iraqien regorge de gisements de gaz naturel qui restent inexploités ou sous-exploités. Le pays pourrait devenir non seulement autonome, mais aussi l’un des plus grands exportateurs de gaz au monde si les plans de développement se matérialisent. A titre d’exemple, l’Iraq a du mal à exploiter le gisement de gaz naturel d’Akkas, le plus important du pays avec des réserves prouvées de 5 600 milliards de m3, pour des raisons d’insécurité. Situé dans la province d’Al-Anbar, le long de la frontière syrienne, ce gisement peine à trouver des sociétés exploitantes en raison des menaces de sécurité qui persistent dans l’ouest du pays, où sévissent encore des éléments de Daech.

En poussant Bagdad vers l’indépendance énergétique, l’objectif de Washington est double : isoler économiquement l’Iran et aider les sociétés américaines à décrocher des contrats lucratifs, en partie en remplaçant les importations iraniennes. En décembre 2018, le secrétaire américain à l’Energie, Rick Perry, s’est rendu à Bagdad, exhortant le gouvernement à réduire sa dépendance vis-à-vis de l’Iran et à ouvrir son secteur énergétique aux investissements américains. Le géant industriel américain General Electric (GE) serait ainsi sur le point de remporter une part importante des contrats de plusieurs milliards de dollars destinés à la reconstruction du système électrique iraqien. Pour encourager Bagdad à approuver l’offre faite par GE, en forte concurrence avec le géant allemand Siemens, l’Administration américaine s’est montrée conciliante en acceptant en juin de reconduire pour la troisième fois la dérogation accordée à Bagdad pour importer du gaz naturel iranien.

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