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Quelles perspectives de guerre dans le Golfe ?

Lundi, 29 juillet 2019

Jusqu’où ira l’escalade entre les Etats-Unis et l’Iran? Vers un affronte­ment militaire ou, au contraire, vers l’ouverture de négocia­tions sur les sujets en litige ? Le président américain, Donald Trump, menace la République islamique depuis des années et dit souvent qu’il est disposé à recourir à la force contre le régime des mollahs. Cette rhé­torique belliqueuse se heurte toutefois à la politique isola­tionniste à laquelle adhère le locataire de la Maison Blanche, connu pour ses diatribes contre les « guerres sans fin », en Iraq et en Afghanistan, dans les­quelles l’ancien président George W. Bush avait engagé les Etats-Unis. Tout au long de sa campagne présidentielle en 2016, Trump a fréquemment attaqué Bush pour ses offen­sives militaires coûteuses en Afghanistan et en Iraq. Lors d’un discours sur la politique étrangère en septembre de la même année, Trump a expliqué les moyens « d’éviter les guerres sans fin dans lesquelles nous sommes pris mainte­nant ».

Ces orientations contradic­toires— menaces contre l’Iran, aversion pour les coû­teuses opérations militaires extérieures— se sont manifes­tées le mois dernier lorsque l’Iran a abattu un drone améri­cain sans pilote. A un moment donné, Trump a autorisé une action militaire contre l’Iran, avant de changer rapidement d’avis, invoquant qu’une frappe contre des installations radars iraniennes causerait pro­bablement des morts et ne serait pas proportionnelle à la destruction d’un drone. La même retenue était de mise en Syrie lorsque Trump a autorisé en avril 2018 des frappes de missiles contre des installa­tions militaires à Damas et à Homs, en réaction à l’usage d’armes chimiques par le régime syrien. Ces frappes, sans lendemain, étaient ponc­tuelles et de portée limitée. Leur impact réduit ne menaçait en rien la survie du président Bachar Al-Assad.

Face à la montée de tension avec l’Iran, les Etats-Unis ont dépêché des moyens militaires importants dans la région du Golfe et intensifié les patrouilles dans le détroit d’Hormuz, par lequel transite le tiers des approvisionnements en hydrocarbures dans le monde. Des navires de la marine américaine, des avions de patrouille et des drones sur­veillent les couloirs de naviga­tion importants au Moyen-Orient et fournissent des informations sur les activités des forces militaires et paramilitaires ira­niennes aux navires de commerce améri­cains et à ceux des pays alliés. Mais rien n’indique jusqu’à présent dans l’activi­té et le comporte­ment de cette force de frappe américaine qu’une action militaire contre l’Iran soit imminente.

Outre l’opposition de prin­cipe à des opérations militaires extérieures coûteuses, en argent et en vies humaines, exprimées à maintes reprises par le président américain, la perspective d’un conflit armé avec l’Iran devient de plus en plus une source d’embarras pour la campagne de Trump en vue de sa réélection en 2020. Ses adversaires du camp démo­crate ne manqueraient pas l’oc­casion de l’attaquer sur ce front. Plus important, Trump risque de perdre t partie de son électorat qui avait voté pour lui en 2016 sur la promesse de désengager les troupes améri­caines des zones de guerre à l’étranger. Il sera, par consé­quent, extrêmement, prudent à prendre l’initiative d’une action qui créerait les circons­tances mêmes contre lesquelles il avait fait campagne. D’où sa politique attentiste face à la République islamique.

Quelles perspectives de guerre dans le Golfe  ?
(Photo:Reutres)

Enfin, Trump est confronté à des législateurs déterminés qui s’évertuent à limiter sa capaci­té à se lancer dans une guerre « illégale » contre l’Iran. Un vote au Congrès sur une loi destinée à limiter l’autorité du président dans ce domaine a été soutenu par la plupart des élus démocrates, qui disposent de la majorité, et par 27 répu­blicains. Trump pourrait invo­quer des raisons de sécurité et les intérêts nationaux améri­cains pour contourner de telles restrictions, mais après avoir court-circuité les limitations imposées par le Congrès sur les ventes d’armes à l’Arabie saoudite par un décret prési­dentiel, il risque de se retrou­ver face à une législation beau­coup plus restrictive.

Certes, dans l’en­tourage de Trump, notamment le conseiller présiden­tiel à la sécurité nationale, John Bolton, ainsi que parmi ses alliés exté­rieurs, dont Israël et certains pays du Golfe, nombreux sont ceux qui souhai­tent voir un changement de régime en Iran. Mais le prési­dent lui-même n’aurait pas l’envie de déclencher un conflit armé aux conséquences impré­visibles et souhaiterait plutôt pousser le régime de Téhéran à accepter d’engager des négo­ciations sur son programme nucléaire et de missiles balis­tiques ainsi que sur sa politique déstabilisatrice au Moyen-Orient. A cette fin, il a autorisé, à titre d’exemple, le sénateur républicain Rand Paul à ren­contrer le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, le 18 juillet à New York, dans le but de trouver une issue négociée à la crise.

Dans ces circonstances, col­laborateurs et alliés de Trump s’accordent à dire qu’il lui fau­drait une provocation iranienne exceptionnelle pour qu’il se décide à l’usage de la force militaire. Ils estiment que les dernières actions de l’Iran— la saisie d’un pétrolier britan­nique et l’arrestation d’espions proaméricains présumés— ne risquent pas de provoquer une réaction militaire. Des actions iraniennes plus agressives, comme une attaque qui coûtera la vie à des Américains, une offensive militaire contre un pays allié ou la fermeture du détroit d’Hormuz au trafic maritime international, condui­raient à une réaction tout aussi agressive de Washington.

L’Iran change de stratégie

De son côté, l’Iran adopte une stratégie similaire. D’une part, il menace la liberté de navigation dans le golfe, aver­tissant que toute attaque mili­taire lancée par les Etats-Unis fera l’objet d’une contre-attaque déterminée contre leurs intérêts et leurs alliés dans la région. D’autre part, après une première période de refus total de tout contact avec Washington, les dirigeants ira­niens ont entrouvert la porte publiquement à de possibles négociations pour une sortie de crise. Mercredi dernier, le 24 juillet, le président modéré Hassan Rohani a réitéré que l’Iran était prêt pour des négo­ciations « justes » en référence à d’éventuels pourparlers avec les Etats-Unis. Le 14 juillet, il avait annoncé que son pays était disposé à négocier si les Etats-Unis lèvent leurs sanc­tions et reviennent à l’accord sur le nucléaire qu’ils avaient abandonné l’année dernière.

De son côté, Zarif a récem­ment multiplié les apparitions dans les médias américains et les réunions privées aux Etats-Unis, où il a véhiculé un mes­sage souple, voire cordial envers Trump. Il s’est notam­ment félicité de la « décision très prudente » du président d’annuler une frappe militaire décrétée initialement après que Téhéran eut abattu un drone américain le mois dernier. Plus important, il a indiqué que son pays était prêt à ajouter à l’ac­cord nucléaire une clause dans laquelle il s’engagerait à per­mettre une surveillance plus étendue et plus étroite de ses installations nucléaires si les sanctions américaines étaient levées. Zarif exprimait une position officielle qui pourrait constituer le point de départ pour une reprise des négociations, même si cette proposition n’est pas acceptable à Washington. Son impor­tance principale réside dans le fait que, contraire­ment aux déclarations des dirigeants iraniens radi­caux et du guide suprême Ali Khamenei, qui a jusqu’ici rejeté publique­ment toute relation avec les Etats-Unis, elle laisse entrevoir une ouverture et une disposition nouvelles dans le but de tester la réaction de Washington .

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