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Pour une transition réussie au Soudan

Dimanche, 09 juin 2019

La récente escalade au Soudan risque d’anéantir les quelques progrès enregistrés jusqu’ici dans les négociations difficiles entre le mouvement de contesta­tion, représenté par l’Alliance des forces pour la Liberté et le Changement (ALC), et le Conseil Militaire de Transition (CMT), au pouvoir depuis la destitution du président Omar Al-Béchir le 11 avril dernier. La disper­sion violente, le 3 juin, du sit-in des protestataires devant le ministère de la Défense, au coeur de la capitale, entraînant des dizaines de morts, a provoqué un dangereux blocage entre les deux par­ties. Alors que le CMT a annoncé l’annulation des accords conclus avec l’opposition sur la formation d’un Conseil souverain, d’un parlement et d’un gouvernement intérimaire pen­dant une période de transition de trois ans devant déboucher sur la tenue d’élections générales, l’op­position a appelé à la désobéis­sance civile jusqu’à la remise du pouvoir par le CMT aux civils.

Ce blocage risque de dégénérer et faire sombrer le pays dans la violence. Ce risque est d’autant plus important que l’armée, qui tient l’intérim, et les forces de sécurité sont composées de divers corps qui ne sont pas forcément homogènes. Cette caractéristique était l’oeuvre du président déchu pour conserver son emprise sur le pouvoir. Au cours de ses 30 années de pouvoir, Al-Béchir a multiplié les services de maintien de l’ordre et construit un réseau de patronage tentaculaire visant à s’assurer la loyauté de l’armée et de ses divers organes de sécurité, à commencer par celui du rensei­gnement et des Forces dites de Soutien Rapide (FSR), succes­seur des milices tristement célèbres des Janjawid, accusées d’atrocités pendant la guerre civile au Darfour, à l’ouest du pays. La politique d’Al-Béchir consistait à « acheter » la loyauté de ces divers organes à travers l’octroi de gains financiers et matériels tirés des revenus de l’Etat. En même temps, il attisait la concurrence entre eux afin de réduire leur pouvoir de négociation, mieux les contrôler et les empêcher de consti­tuer un danger pour son maintien au pou­voir.

Sous le comman­dement de Mohamed Hamdan Daglo, alias Hamidati, également vice-prési­dent du CMT, les FSR sont sans doute le plus important de ces services et celui qui pose le plus de problèmes. Il a été favorisé par Al-Béchir au détriment des autres services, y compris l’armée. Désormais désignée comme un organe de l’Etat, la milice des FSR, forte de quelque 50000 hommes, a été officiellement intégrée au service de renseigne­ments, puis à l’armée en 2017, mais a préservé des flux de finan­cement distincts de ceux alloués à l’armée. Elle occupe donc une position particulière et fonctionne comme une entité autonome avec une chaîne de commandement indépendante bien qu’elle soit une branche des forces armées conventionnelles. Ces disposi­tions ont permis aux FSR de mettre en place des structures para-étatiques lucratives fonc­tionnant aux côtés des autorités civiles et les remplaçant souvent. Il ne serait pas étonnant de les voir s’opposer à la réforme ou, à plus forte raison, au démantèle­ment du système mis en place par Al-Béchir d’autant plus qu’elles se sentiraient suffisamment puis­santes pour pouvoir contester les décisions de l’armée. Les forces de l’opposition les accusent d’être à l’origine de la dispersion violente du campement devant le QG de l’armée.

Parmi les autres bras armés du régime d’Al-Béchir se trouvent la « défense populaire », une force parallèle à l’armée, la « sécurité populaire », une institution de sécurité secrète parallèle au ser­vice de renseignements, et la « police populaire », des unités militaires parallèles à la police. Ces trois milices parallèles aux insti­tutions officielles de l’Etat, qui comptent des dizaines de mil­liers d’hommes, sont tenues par des civils de la mouvance isla­miste, qui formait l’ossature du régime d’Al-Béchir. Elles étaient censées le protéger contre toute tentative de déstabi­lisation, que ce soit de la popula­tion ou de l’armée.

Pour une transition réussie au Soudan
(Photo: AFP)

Régler le problème de la multi­tude de milices du régime, y com­pris celles qui sont formées sur une base religieuse, serait l’une des clés d’une transition vers un régime civil au Soudan. Ces organes paramilitaires parallèles devraient être démantelés et ses membres démobilisés et remis à la vie civile. Une partie pourrait éventuellement être intégrée dans les forces de sécurité, de la police et de l’armée sur une base natio­nale et non religieuse, afin d’évi­ter les conséquences négatives d’une telle affiliation sectaire sur la cohésion nationale. A titre d’exemple, on estime à 90000 le nombre des militaires de la « défense populaire » qui ont combattu au nom du djihad isla­mique la rébellion au Sud-Soudan, ce qui a exacerbé le caractère reli­gieux du conflit et conduit à terme à la sécession du sud du pays en 2011.

Une transition démocratique réussie au Soudan est également tributaire de la cohésion du mou­vement de protestation. Alors que la couverture médiatique des manifestations a tendance à être centrée sur Khartoum, le mouve­ment est beaucoup plus large et attire des participants avec des motivations, des priorités et des intérêts divers. D’abord provoqué par une pénurie de pain et une réduction des sub­ventions sur le blé dans la petite ville d’Atbara, à 310 km au nord-est de la capitale, le ressenti­ment des ruraux face au malaise écono­mique du pays a croi­sé les frustrations des citadins de la classe moyenne aux prises avec une forte infla­tion. Ces griefs ont fusionné pour former une plate­forme unie exigeant le départ du président. La destitution d’Al-Béchir met cette cohésion à l’épreuve. La force des manifesta­tions réside dans leur composition, qui reflète un large échantillon de la société soudanaise. Leur succès dépendra probablement de la mesure dans laquelle ce mouve­ment se traduira par un contrat social inclusif à l’échelle natio­nale. Si un compromis politique est mis en place à Khartoum, négligeant les aspirations de ceux qui se trouvent en dehors de la capitale, l’élan risque de se dissi­per rapidement. Certaines minori­tés et des personnes issues de régions périphériques telles que le Darfour, qui est la région qui a souffert le plus du régime, se disent marginalisées.

Bien gérer et prendre en considé­ration les attentes de ceux qui vivent dans les provinces, loin de Khartoum, continuer d’agir comme un mouvement inclusif au niveau national et définir une vision com­mune de l’avenir ne sera sans doute pas une mince affaire. Ici, le facteur temps peut avoir un impact décisif, en particulier lorsque le mouvement de contestation cherche à démante­ler un système plutôt qu’à se débar­rasser de l’autoritarisme d’un seul homme. Certes, l’héritage institu­tionnel d’Al-Béchir perdure, mais la réforme du régime et sa progres­sion vers un pouvoir civil est pos­sible, compte tenu notamment de sa fragmentation .

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