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La Russie et la crise irano-américaine

Dimanche, 19 mai 2019

L’escalade sans précé­dent entre les Etats-Unis et l’Iran fera des gagnants et des per­dants. Au premier rang des gagnants figure la Russie qui devrait en tirer des gains straté­giques, politiques et écono­miques. Moscou devrait d’abord profiter économique­ment des sanctions américaines contre l’industrie pétrolière de l’Iran. Maintenant que les clients pétroliers de Téhéran, tels l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, l’Italie et la Grèce, cher­chent de nouveaux fournisseurs, la Russie, grande productrice et exportatrice de pétrole et de gaz naturel, en profitera pour accroître — autant que les pays arabes du Golfe— ses parts du marché des hydrocarbures. Elle profitera également de l’aug­mentation consécutive à la crise américano-iranienne, des prix du pétrole. Ceux-ci sont en hausse de 30% par rapport à l’année dernière.

La Russie et la crise irano-américaine
(Photo:AFP)

Sur le plan stratégique, Moscou se frotte les mains de voir les Etats-Unis entraînés dans une guerre froide prolon­gée contre l’Iran, à moins que la crise ne se transforme en affron­tement militaire. Pour se prépa­rer à un conflit majeur avec la République islamique, les Etats-Unis seraient contraints de réduire leur attention sur le flanc oriental de l’Europe, fron­talier de la Russie, laissant ainsi à cette dernière plus de temps et de souffle pour consolider sa position. Par ailleurs, une cam­pagne américaine anti-ira­nienne, qui jusqu’ici se définit davantage par une rhétorique belliqueuse et moins par une action, soutient l’affirmation de la Russie, déjà validée en Syrie et au Venezuela, selon laquelle les Etats-Unis se bornent à brandir la menace de la force pour intimider leurs ennemis, afin d’obtenir les résultats escomptés, et manquent de volonté de projeter leur puis­sance. La tension américano-iranienne devrait aussi profiter aux relations de la Russie avec l’Europe. A la suite de la crise en Ukraine en 2014, les alliés européens des Etats-Unis, gros importateurs d’hydrocarbures, étaient plus enclins à approuver des sanctions sévères à l’en­contre de la Russie, en partie parce que l’accord sur le nucléaire iranien offrait de nou­velles possibilités d’obtenir du pétrole et du gaz naturel. Ces partenaires européens de Washington, qui ont mal digéré les sanctions pétrolières améri­caines contre l’Iran, sont aujourd’hui beaucoup moins enclins à imposer des sanctions à la Russie.

La Russie et la crise irano-américaine
Donald Trump

Enfin, la crise entre les Etats-Unis et l’Iran, où Washington se trouve isolé parmi ses alliés du camp occidental, est égale­ment l’occasion pour la Russie de ternir l’image des Etats-Unis et de les rendre responsables de la détérioration de la situation au Moyen-Orient. Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a ainsi profité de sa récente rencontre à Moscou avec son homologue iranien, Mohammad Javad Zarif, pour accuser les Etats-Unis d’être « responsables de la situation qui est difficile pour l’Iran de remplir ses obligations » et complique « l’état général du régime de non-prolifération nucléaire ». Ceci dit, la Russie n’est pas particulièrement satis­faite des derniers développe­ments et ne souhaite pas l’ef­fondrement de l’accord interna­tional sur le nucléaire iranien auquel elle a pris une part active. Mais puisque les Etats-Unis se sont retirés de l’accord, il y a un an, Moscou peut repro­cher à Washington son échec imminent. Cette accusation ali­mente son discours critique vis-à-vis des politiques américaines au Moyen-Orient et dans le monde en général. Sur le plan politique, il faut s’attendre à un resserrement des liens entre la Russie et l’Iran. La récente conjoncture les avait déjà rap­prochés, que ce soit dans la mise en oeuvre de l’accord sur le nucléaire iranien ou dans la coordination de leurs actions militaires en Syrie, en soutien au régime du président Bachar Al-Assad. Face à la pression croissante des Etats-Unis, Moscou et Téhéran devraient se rapprocher davantage sur le plan politique, économique et militaire. Au niveau de la défense, les deux pays ont annoncé début mai qu’ils orga­niseraient cette année des exer­cices militaires dans le Golfe. Ce n’est certes pas la première fois que la Russie et l’Iran mènent de tels exercices. La mer Caspienne a été le théâtre de manoeuvres similaires en 2015 et 2017. Mais ce qui dis­tingue l’annonce du nouvel exercice, c’est qu’il intervient dans le contexte de l’escalade américano-iranienne et indique un soutien russe à Téhéran.

La Russie serait notamment tentée d’exploiter la vive pré­occupation de Washington à l’égard de Téhéran pour obtenir des concessions des Etats-Unis dans d’autres domaines, comme les sanctions écono­miques, l’Ukraine et le contrôle des armements. Moscou pour­rait ainsi renforcer sciemment son soutien à l’Iran au cours des prochaines semaines afin d’accroître son poids face à Washington. Ce soutien pour­rait prendre plusieurs formes économiques et/ou de défense, comme une aide à contourner les sanctions américaines contre les ventes du pétrole iranien, ou l’envoi de personnel russe, de missiles et d’autres armes sur les sites nucléaires (construits avec l’aide de la Russie) et militaires sensibles pour compliquer la tâche de l’armée américaine en cas de frappes.

La Russie et la crise irano-américaine
Vladimir `Poutine

Les rapports entre la Russie et l’Iran ne sont cependant pas dénués de susceptibilités et de suspicions. Ils sont historique­ment teintés de méfiance, ce qui pose des limites à leur rappro­chement. C’est pour cette raison que les deux puissances sont souvent des partenaires de convenance plutôt que de conviction. A titre d’exemple, l’Iran a montré, après la signa­ture de l’accord sur le nucléaire en 2015 et la levée des sanc­tions, qu’il préfère traiter avec les Européens dans le com­merce et les investissements plutôt qu’avec la Russie, même si Téhéran continuait à coor­donner ses actions militaires en Syrie avec Moscou. La Russie voudra fondamentalement pré­server ses relations avec Téhéran, mais ne souhaite pas être perçue comme étant ferme­ment du côté de l’Iran et encore moins se trouver compromise dans un possible affrontement militaire entre les Etats-Unis et la République islamique. A mesure que la tension monte entre Washington et Téhéran, Moscou pourrait devenir un acteur de plus en plus important pour aider ce dernier à résister aux pressions américaines. Mais la portée du soutien que pourrait apporter la Russie sera limitée par les nécessités de ménager ses relations avec cer­taines puissances moyen-orien­tales, notamment l’Arabie saou­dite avec qui le Kremlin s’est employé ces derniers temps à resserrer les liens. Certes, la Russie apprécie la présence en Iran d’un régime hostile aux Etats-Unis, mais elle ne sou­haite pas que Téhéran gagne en puissance militaire de nature à lui permettre de renforcer son influence en Asie mineure, une chasse gardée russe, et encore moins qu’il acquière l’arme nucléaire.

La Russie et la crise irano-américaine
Hassan Rouhani

Pour sa part, l’Iran se féli­cite du soutien de la Russie au maintien de l’accord interna­tional sur son programme nucléaire et à l’allégement des sanctions qui y est prévu. Mais en raison de l’immixion histo­rique de la Russie dans les affaires intérieures de l’Iran, Téhéran craint de trop se rap­procher de Moscou, de peur de subir à nouveau son influence écrasante et/ou de servir de monnaie d’échange dans sa rivalité avec les Etats-Unis .

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