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Le rôle-clé de la Chine dans le nucléaire iranien

Lundi, 13 mai 2019

La récente escalade entre les Etats-Unis et l’Iran risque d’accroître l’ins­tabilité au Moyen-Orient et d’entraîner de graves conséquences, dont l’effondre­ment de l’accord international sur le nucléaire iranien, signé en 2015, et une course au nucléaire dans la région.

Le président iranien, Hassan Rouhani, a menacé le 8 mai de violer partiellement l’accord et de reprendre l’enrichissement de l’uranium à un niveau supérieur si les puissances européennes (le Royaume-Uni, la France et l’Al­lemagne), la Chine et la Russie, signataires de l’accord, ne fai­saient pas davantage pour contourner les sanctions améri­caines sur les ventes du pétrole iranien et les transactions ban­caires, dont le but est d’assécher les revenus de la République isla­mique.

Londres, Paris et Berlin, qui s’opposent aux sanctions unilaté­rales américaines et estiment que Téhéran respecte ses engage­ments sur le nucléaire, cherchent à sauver l’accord. Ils considèrent qu’il est encore temps d’agir et semblent déterminés à montrer qu’ils peuvent compenser le retrait des Etats-Unis de l’accord, l’an dernier. Autrefois, le plus gros fournisseur de brut des pays de l’Union européenne, l’Iran, a vu ses exportations progressive­ment réduites par les acheteurs européens, en prévision des sanc­tions américaines qui ont été appliquées sur deux étapes, à compter de novembre dernier, puis le 2 mai, lorsque Washington a annulé les dernières dérogations accordées à l’Italie et à la Grèce.

Pour contourner les sanctions, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne (connus sous le nom du groupe E3) ont monté à Paris en janvier dernier un circuit com­mercial spécial, INSTEX (Instrument in Support of Trade Exchanges), destiné à favoriser les échanges commerciaux avec l’Iran, sans utiliser le dollar amé­ricain. Il s’agit d’un système de troc pour le pétrole iranien en échange de marchandises euro­péennes. Mais ce canal commer­cial européen souffre déjà de diverses carences et se trouve confronté à plusieurs obstacles. D’abord, l’annonce faite en jan­vier par l’E3 sur la création de l’INSTEX limite dans un premier temps les échanges avec Téhéran aux seuls produits de première nécessité, c’est-à-dire les biens alimentaires et les médicaments. Sous la direction de Per Fischer, un banquier allemand, l’INSTEX compte sur l’Iran pour créer une société dite miroir qui doit répondre aux exigences interna­tionales en matière de lutte contre la fraude. Une entreprise difficile à mettre en place étant donné le manque de transparence du sys­tème financier iranien. En outre, des projets de loi européens nécessaires au fonctionnement du système sont toujours en attente. La récente décision américaine de sanctionner en tant qu’organi­sation terroriste le corps des Gardiens de la révolution isla­mique, qui contrôle une partie de l’économie iranienne, est une autre complication: les utilisa­teurs d’INSTEX, en tant que par­tenaires de l’Iran, doivent faire preuve d’une extrême vigilance afin d’éviter de commercer avec des entités liées aux Gardiens de la révolution. Le canal commer­cial européen spécial s’est donc révélé compliqué, avec des capa­cités limitées et risque de ne pas être opérationnel avant la fin juin prochain.

Compte tenu de ces limitations, le groupe E3 compte sur un plan alternatif qui consiste en l’impor­tation par la Chine et/ou l’Inde du pétrole iranien. L’Inde, deuxième plus gros client pétrolier de l’Iran, a presque divisé par deux ses achats du brut iranien depuis novembre dernier. Jusqu’à pré­sent, les responsables indiens soulignent qu’ils chercheraient du pétrole auprès d’autres four­nisseurs. New Delhi a cependant exprimé le souhait de rejoindre l’INSTEX pour acheter du pétrole iranien, mais les discussions ont à peine commencé et des doutes subsistent quant à la faisabilité de cette option.

Le rôle-clé de la Chine dans le nucléaire iranien
(Photo:AFP)

La Chine, plus gros client pétro­lier de l’Iran, qui a augmenté ses importations du brut iranien en avril dernier, avant l’imposition de la deuxième salve de sanctions américaines, s’est déclarée oppo­sée aux sanctions unilatérales et a averti qu’elle défendrait les droits des sociétés chinoises qui ont conclu des accords avec Téhéran. La Chine tient à l’Iran à la fois comme marché de biens et de services, d’investissements ainsi que comme détenteur de la qua­trième place au monde en termes de réserves prouvées d’hydrocar­bures en 2017 (157 milliards de barils de pétrole et 33000 mil­liards de m3 de gaz naturel), après le Venezuela, l’Arabie saoudite et le Canada. En 2018, la Chine était le premier acheteur du pétrole iranien avec 588000 barils par jour (b/j). La République isla­mique n’était cependant que le troisième fournisseur de la Chine derrière la Russie (1,44 million b/p) et l’Arabie saoudite (1,14 million b/p).

Pour sa part, l’Iran considère la Chine à la fois comme un allié dans le soutien à ses droits de signataire du Traité de Non-Prolifération nucléaire (TNP) et comme une source d’investisse­ment et de technologie. Mais les Iraniens commencent à avoir des doutes sur la solidité du soutien chinois depuis que l’Administra­tion du président Donald Trump a fait monter la pression et réim­posé des sanctions contre Téhéran. D’abord, la Société nationale du pétrole de Chine (CNPC), quatrième plus grande entreprise au monde en termes de revenus en 2017, traîne les pieds dans le développement du champ pétrolier iranien de Yadavaran, dans la province du Kohuzistan (sud-ouest), où la production a débuté en 2016. Le gouverne­ment iranien est également mécontent du manque de progrès dans le développement du gise­ment gazier « South Pars », où la même société publique chinoise est redevenue le principal action­naire après le retrait, en août der­nier, d’un contrat de 4,8 milliards de dollars de la société française Total, par crainte de sanctions américaines.

En dépit des déclarations offi­cielles de protestation contre les sanctions américaines, Pékin semble mesurer ses liens avec Téhéran à l’aune de ses relations globales avec les Etats-Unis, compte tenu en particulier de la sensibilité de ses négociations commerciales avec l’Administra­tion Trump. Les exportations annuelles de la Chine vers les Etats-Unis s’élèvent à 500 mil­liards de dollars, alors que les exportations américaines vers la Chine atteignent 130 milliards de dollars. Par contre, le commerce sino-iranien ne dépasse pas les 40 milliards de dollars. Selon une étude publiée en janvier par la société basée à Londres Bourse & Bazaar, spécialisée dans les ana­lyses commerciales, les exporta­tions chinoises vers l’Iran ont chuté de 70% entre octobre et décembre 2018, par crainte des sanctions américaines. De leur côté, les statistiques des douanes iraniennes indiquent une chute de 12% des exportations chinoises vers l’Iran au cours des 9 derniers mois de 2018.

Cette chute est en partie impu­table à la décision prise par la banque publique chinoise Kunlun, une filiale de la CNPC, de geler le financement des échanges commerciaux avec l’Iran et de les limiter explicite­ment aux biens humanitaires. Il est probable qu’elle suive en cela une directive politique. Kunlun, déjà sanctionnée par le Trésor américain pour ses liens avec l’Iran, est la principale banque chinoise chargée du paiement des achats du pétrole iranien, en euros et en yuans.

La contraction de la demande en Iran est également responsable de ce recul du commerce sino-iranien. L’inflation élevée en Iran, la chute de la monnaie nationale, le rial, et le début de la récession ont probablement tous freiné la demande sur les produits chinois, qu’il s’agisse de machines industrielles ou de biens de consommation. Une campagne nationale menée par la télévision publique iranienne ces derniers temps incitait les Iraniens à acheter des produits d’origine nationale.

Le soutien de la Chine à l’ac­cord international sur le nucléaire iranien et son opposition aux sanctions américaines contre Téhéran s’inscrit dans une straté­gie plus large consistant à défendre les institutions multila­térales, à réduire le cavalier seul des Etats-Unis sur la scène inter­nationale, tout en exploitant les marchés d’exportation et en développant les investissements mondiaux. En février dernier, la Chine s’est félicitée de la création d’INSTEX et le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Geng Shuang, a même laissé entendre que Pékin pourrait y avoir recours. Bien que consciente que le système spécial européen ne suffira pas à maintenir d’im­portants flux de pétrole iranien à destination de son marché inté­rieur, la Chine estime qu’il pour­rait se révéler important à long terme dans la réduction et le déclin de l’usage du dollar dans le commerce international .

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