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Quel impact des sanctions américaines contre l’Iran ?

Dimanche, 28 avril 2019

L’administration du président Donald Trump a franchi un nouveau pas dans sa guerre contre l’Iran en annonçant le 22 avril la fin, dès le 2 mai, des six mois de dérogations accordées à huit pays importateurs du pétrole iranien. Désormais, ces pays — la Chine, l’Inde, la Turquie, le Japon, l’Italie, la Grèce, la Corée du Sud et Taïwan — s’exposeront aux sanctions américaines s’ils continuent d’importer du brut iranien, la principale source de revenu de Téhéran. Plusieurs des alliés de Washington ont déjà arrêté leurs achats du pétrole iranien. Il s’agit du Japon, de l'Italie, de la Corée du Sud, de la Grèce et de Taïwan. Ils comptent sur l’augmentation promise par Trump de la production des Etats-Unis, plus gros producteur de pétrole dans le monde, ainsi que sur celle de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, partisans des sanctions contre l’Iran, pour subvenir aux besoins énergétiques de leurs économies.

Reste à savoir la position de la Chine, de l’Inde et de la Turquie. Ces pays ont exprimé leur opposition à la décision unilatérale des Etats-Unis qui nuit à leurs intérêts économiques. L’Inde a cependant pris ensuite une position plus conciliante vis-à-vis de la décision américaine. Un haut responsable indien a indiqué que son pays arrêterait d’importer du pétrole de l’Iran. New Delhi devrait cependant faire pression sur Washington pour qu’il puisse continuer d’acheter du brut iranien au-delà de la date butoir de 2 mai. L’Inde est le deuxième plus gros importateur de pétrole iranien après la Chine. Elle a acheté quelque 24 millions de tonnes de brut à l’Iran au cours de l’année 2018-2019, l’équivalent de plus de 10 % de ses besoins en pétrole.

Bien qu’il soit possible à New Delhi de trouver d’autres sources d’approvisionnement, les experts pétroliers estiment qu’il devrait payer plus. Les importations indiennes de pétrole iranien sont assorties de conditions avantageuses, notamment un crédit à 60 jours et des coûts de transport et d’assurance peu élevés que New Delhi pourrait difficilement trouver chez d’autres fournisseurs. En outre, la décision unilatérale de Washington heurte la quête d’autonomie stratégique de l’Inde, une grande puissance émergente, dont l’économie devrait occuper la 5e place mondiale à la fin de 2019, dépassant celles du Royaume-Uni et de la France. Les responsables indiens considèrent que l’Administration Trump est un partenaire peu fiable, car elle n’est pas attentive aux intérêts de leur pays. C’est pour cela que les spécialistes du marché pétrolier estiment que New Delhi continuerait à importer du brut iranien, même à une quantité plus réduite et suivant un système de paiement en roupies, la monnaie nationale de l’Inde, afin d’éviter les sanctions américaines.

Quel impact des sanctions américaines contre l’Iran ?
La décision de Trump entraînera une hausse des cours du brut et une augmentation des prix à la pompe. (Photo: AFP)

La Turquie, un partenaire économique et politique important de Téhéran, a pour sa part pris une position très hostile à la décision américaine, qui devrait se poursuivre à la lumière de ses relations mouvementées avec Washington. Ankara est engagé depuis quelques mois dans un bras de fer avec l’Administration américaine autour de son intention d’acheter le système de défense antiaérienne et antimissile russe S-400. Les Etats-Unis, qui y sont très opposés, ont annoncé le 1er avril l’interruption de la livraison à Ankara des équipements nécessaires à l’usage de l’avion de chasse furtif F-35, qui devrait équiper l’armée de l’air de la Turquie, membre de l’Otan. Les Etats-Unis et les autres membres de l’Alliance atlantique propriétaires de F-35 craignent que le radar du système de missile russe S-400 n’apprenne à repérer et à suivre l’avion, ce qui le rend moins capable d’échapper aux armes russes. L’Administration Trump veut forcer Ankara à renoncer à l’achat des missiles russes et envisage à cet effet de le retirer de la production du F-35. La Turquie fabrique des éléments du fuselage, du train d’atterrissage et du cockpit de l’avion. Pour tenter de persuader la Turquie de renoncer à son projet d’achat du S-400, les Etats-Unis ont proposé leur propre système de défense antimissile Patriot, bien plus coûteux. Ankara a manifesté son intérêt pour le système américain, mais pas aux dépens de l’abandon du S-400. Le désaccord sur la livraison des F-35 est le dernier d’une série de différends diplomatiques entre les Etats-Unis et la Turquie, concernant notamment la demande turque d’extradition du chef religieux Fethullah Gulen, la politique au Moyen-Orient et la guerre en Syrie. Il est donc probable qu’Ankara poursuive ses rapports énergétiques avec Téhéran, à moins qu’il parvienne à un règlement global de ses contentieux avec Washington.

La Chine, engagée dans une guerre commerciale déclenchée par l’Administration Trump, a affiché d’emblée son hostilité à la décision unilatérale américaine, la qualifiant de nature à renforcer l’instabilité au Moyen-Orient et dans le marché mondial de l’énergie. Elle a affiché sa volonté de défendre les intérêts des entreprises chinoises ayant des relations contractuelles avec la République islamique. La position de la Chine est d’autant plus importante que son économie absorbe la moitié des exportations iraniennes de pétrole. L’Iran est le 7e fournisseur de brut à la Chine, représentant près de 6 % de ses importations l’an dernier. Reste à voir comment Pékin utilisera la décision américaine contre l’Iran dans les difficiles négociations commerciales engagées avec Washington.

Les spécialistes du marché pétrolier estiment cependant que la Chine continuerait à acheter du pétrole iranien à un niveau plus bas et qu’elle chercherait à contourner les sanctions américaines par divers moyens, y compris en signant des contrats en Yuan, la monnaie nationale chinoise. Ceci est d’autant plus probable que 34 % des exportations pétrolières iraniennes, ou 0,42 million de b/j, vont à des destinations (pays) inconnues, en usant de moyens de contrebande.

L’attitude des gros importateurs du pétrole iranien définira grandement l’impact des sanctions américaines sur l’économie iranienne. L’effet voulu par l’Administration Trump va cependant bien au-delà de la sphère économique. Son objectif est double. En frappant l’économie de l’Iran, les Etats-Unis veulent provoquer des changements dans leur politique au Moyen-Orient. Washington estime que Téhéran joue un rôle déstabilisateur dans la région et menace les intérêts de ses alliés. Il l’accuse de poursuivre un programme nucléaire à des fins militaires et de développer des missiles balistiques. L’Administration Trump s’est retirée de l’accord sur le nucléaire iranien en mai 2018, car elle estimait qu’il n’allait pas assez loin et qu’il se limitait au programme nucléaire. Trump veut au contraire un accord global qui comprend un changement iranien dans le dossier nucléaire, mais aussi dans celui des missiles et dans la politique régionale. A défaut d’un tel changement, l’Administration américaine cherche par ses sanctions à provoquer des troubles internes en Iran susceptibles d’entraîner un renversement du pouvoir des mollahs.

Le risque est que le durcissement des sanctions américaines, dont la population iranienne paiera le plus fort, provoquerait un sentiment populaire d’anti-américanisme qui jouerait en faveur de la montée en puissance de dirigeants radicaux. Le résultat en serait une radicalisation de la politique iranienne et l’exacerbation des conflits au Moyen-Orient.

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