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Quel rôle de l’Iran au Yémen  ?

Mardi, 26 mars 2019

Le rôle de l’Iran dans le conflit au Yémen n’est plus à prouver. Son soutien multi­forme à la rébellion houthie a contribué à prolonger et à exacerber la guerre civile qui déchire ce pays depuis plusieurs années. Dans un récent rapport de 85 pages remis en janvier dernier au Conseil de sécurité de l’Onu, un groupe d’experts internationaux a détaillé la panoplie d’aides apportées par Téhéran. Il s’agit en premier lieu de carburant iranien expédié illégalement, via des sociétés écrans à l’intérieur et à l’extérieur du Yémen, aux rebelles houthis pour financer leur guerre contre le gouvernement. Le carburant serait chargé dans des ports iraniens sous de faux docu­ments afin d’éviter les inspections de l’Onu, puis revendu sur le marché intérieur. Les recettes tirées de la vente serviraient à financer l’effort de guerre des Houthis. Dans leur rapport, les experts ont indiqué que l’Iran violait l’embargo des Nations-Unies sur les armes au Yémen en fournissant directement ou indirectement des armes aux Houthis, notamment des missiles et des drones.

La Conflict Armament Research, une organisa­tion basée au Royaume-Uni qui mène des enquêtes sur l’approvisionnement en armes convention­nelles, munitions et matériel militaire dans les zones de conflit, souligne de son côté que des preuves montrent que les Houthis ont utilisé des drones Qasef-1 fabriqués en Iran, contrairement aux allégations du groupe rebelle qu’ils étaient de construction locale. Ces drones, une technologie bon marché, ont été utilisés dans des attaques kamikazes contre les armements avancés, notam­ment les systèmes de défense antimissile, de la coalition arabe emmenée par l’Arabie saoudite.

Des sources régionales et occidentales affir­ment que l’Iran a également transféré des armes sophistiquées aux rebelles yéménites, tels des missiles balistiques de longue portée capables d’atteindre les profondeurs de l’Arabie saoudite, renforçant le soutien à leurs alliés dans une guerre dont l’issue pourrait modifier les rapports de force au Moyen-Orient. L’Iran utilise à cet effet la voie maritime pour acheminer ses fourni­tures soit directement, soit via la Somalie, contournant les efforts de la coalition pour inter­cepter les envois. Une fois que les navires arri­vent dans la région, les cargaisons sont transfé­rées dans de petits bateaux de pêche, difficiles à repérer car ils sont très courants dans ces eaux. Les zones favorisées pour cette contrebande incluent les criques de pêche autour du port d’Al-Moukalla, chef-lieu du plus grand gouvernorat du Yémen, Hadramaout. La ville est située dans la partie sud de la péninsule arabique, dans le golfe d’Aden, à environ 480 kilomètres à l’est d’Aden. Ce qui signifie que les cargaisons doi­vent effectuer un long et périlleux voyage vers les principales provinces contrôlées par les Houthis au nord-ouest.

Outre l’aide financière et les armes, Téhéran apporte aux Houthis une formation militaire four­nie par des membres du Hezbollah libanais, allié de la République islamique, et d’Afghans ayant combattu en Syrie sous le commandement de la force Al-Qods, une unité d’élite du corps iranien des Gardiens de la révolution islamique, créée au début des années 1990. Dirigée par le général Qasem Soleimani depuis 1998, cette unité est destinée aux activités de guerre non convention­nelle, de renseignement et est en charge des opérations extérieures.

Historiquement, l’Iran n’a pas joué un rôle majeur dans l’évolution politique du Yémen. Il a longtemps maintenu une présence diplomatique à Sanaa, mais son influence était marginale au cours des deux décennies précédant la guerre civile. Lors de la révolte populaire contre l’an­cien président Ali Abdallah Saleh et des troubles politiques qui ont suivi en 2011 et 2012, le rôle de l’Iran a commencé à émerger, à travers un soutien apporté aux Houthis. Les preuves de l’in­tervention iranienne en faveur des Houthis ont commencé à se multiplier en 2012. En janvier 2013, la flotte américaine, en coopération avec la marine yéménite, a saisi un navire iranien, le Jihan-I, transportant une quarantaine de tonnes de matériels militaires destinés aux Houthis. La cargaison comprenait des roquettes Katioucha, des missiles sol-air, des grenades, des explosifs et des munitions. Les Etats-Unis ont également signalé à l’époque la présence d’instructeurs militaires iraniens, appartenant aux Gardiens de la révolution, dispensant une formation et une assistance aux Houthis dans le gouvernorat de Saadah, le fief de la rébellion au nord-ouest.

L’appui iranien aux Houthis est devenu de plus en plus évident après le succès de leur campagne militaire menée conjointement avec les forces loyalistes de Saleh pendant l’été 2014, aboutis­sant à la prise de la capitale Sanaa et au contrôle des institutions de l’Etat. Les dirigeants houthis se sont rendus ensuite à Téhéran et ont signé des accords renforçant la coopération avec l’Iran, y compris l’établissement d’une liaison aérienne régulière entre les deux capitales.

Le soutien de l’Iran à la rébellion houthie vise à atteindre divers objectifs, en tête desquels l’élargissement de l’influence et du poids de la République islamique dans le monde arabe à travers l’établissement d’une série d’alliances avec des acteurs locaux, comme ce fut le cas avec le Hezbollah libanais. Le but de Téhéran serait de reproduire au Yémen l’exemple de cette milice chiite libanaise, de façon à se créer grâce aux Houthis un allié permanent, puissant et incon­tournable, dans le jeu politique interne au Yémen. L’Iran cherche ainsi à multiplier les points de pression sur son principal rival régional, l’Arabie saoudite, qui se sent assiégée par des alliés régio­naux de Téhéran, la Syrie du président Bachar Al-Assad, le régime dominé par la majorité chiite en Iraq et les Houthis au Yémen qui s’emploient à dominer le pouvoir ou, à défaut, à le partager avec d’autres forces politiques. Les dirigeants iraniens estiment que la poursuite du conflit au Yémen est un moyen relativement peu coûteux et peu risqué de maintenir la pression politique, économique et militaire sur Riyad. Selon des experts militaires, l’intervention de l’Arabie saoudite coûterait entre 5 et 6 milliards de dollars par mois, tandis que les dépenses de l’Iran au Yémen se chiffreraient par des millions par an. Il ne serait donc pas de l’intérêt de l’Iran, contraire­ment aux affirmations publiques de ses diri­geants, de mettre un terme rapide aux hostilités au Yémen.

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