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L’Egypte et la francophonie

Mardi, 19 mars 2019

L’Egypte et les pays de l’Organisa­tion Internationale de la Francophonie (OIF) célèbrent chaque année, le 20 mars, la Journée internationale de la francophonie. C’est une occasion annuelle de souligner les principes de cette organisation fondée sur la promotion de la langue française dans le respect de la diver­sité culturelle et linguistique, la défense des identités nationales et le rejet de la domination d’une seule langue et d’une culture unique. Les membres de l’OIF célèbrent cette journée depuis 1988 en organisant diverses manifesta­tions culturelles et artistiques, qui mettent en valeur leur patrimoine.

Le 20 mars marque la date de la fondation en 1970 à Niamey, la capitale du Niger, de la première communauté francophone, l’Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT), composée de 21 membres, principa­lement des pays africains. Elle devient en 1998 l’Agence intergouvernementale de la franco­phonie, puis l’OIF en 2005. L’organisation regroupe aujourd’hui 54 membres, 3 membres associés et 23 observateurs.

L’Egypte et la francophonie

Il va sans dire que ce grand nombre de pays, qui représentent environ un quart des membres des Nations-Unies et quelque 500 millions de personnes, soit 10 % de la population mon­diale, ne parlent pas le français de manière égale. Le nombre de francophones dans le monde qui parlent le français en première ou seconde langue est de 220 millions, dont 55 % en Afrique. Le nombre de francophones en Afrique devrait atteindre 85 % de la population francophone dans le monde d’ici 2050. A l’ex­ception de la France, du Québec au Canada, de la Wallonie en Belgique et de la Romandie en Suisse, où le français est sans partage, il existe une grande dis­parité dans l’usage de la langue de Molière entre les pays membres de l’OIF. Alors qu’elle est largement pratiquée dans les pays africains et ceux du Maghreb, autrefois des colonies françaises, elle est minoritaire dans des pays membres tels l’Egypte, le Vietnam, la Bulgarie, la Roumanie, la Grèce, la Macédoine, l’Albanie, la Moldavie, la Guinée équatoriale, le Laos, le Cambodge et autres.

Cet état est le résultat du déve­loppement progressif des conditions d’adhé­sion à la francophonie dans le sens de la déré­glementation, afin de faciliter le processus d’intégration. Il n’est plus nécessaire que le français soit la langue officielle ou la première langue étrangère enseignée, mais il suffit que le gouvernement concerné décide d’enseigner le français à l’école publique et d'y apporter les soins nécessaires. L’OIF se contente donc de ce que le français figure parmi les langues étrangères enseignées, aux côtés de l’anglais, l’espagnol ou le portugais. Cela a pavé la voie à l’élargissement de l’OIF. C’est une politique que la France, principale force derrière la Francophonie et son principal financier, sou­haitait, aux côtés du Canada. Elle répondait au désir de nombreux pays qui ont par la suite rejoint l’organisation et correspondait aux objectifs autres que la diffusion du français par une OIF qui se veut également organisation politique. Depuis la création du poste de secré­taire général en 1997, l’OIF s’est efforcée de jouer un rôle politique sur la scène internatio­nale, dans des problèmes mondiaux aussi importants que la lutte contre le terrorisme, l’immigration irrégulière vers l’Europe ou le développement politique, économique et social des pays du Sud.

L’adhésion de l’Egypte à la Francophonie illustre bien ces objectifs. Le pays des pha­raons a rejoint le mouvement francophone en 1983 grâce aux efforts de l’ancien ministre d’Etat aux Affaires étrangères, Boutros Boutros-Ghali, qui est devenu plus tard le premier secrétaire général de la Francophonie en novembre 1997 lors du sommet tenu à Hanoï, au Vietnam. Si l’Egypte n’est pas un pays francophone au sens strict du terme, elle a un poids politique, économique et culturel important dans le monde arabe, au Moyen-Orient et en Méditerranée. Elle remplit les conditions d’adhésion en enseignant le fran­çais dans ses écoles publiques et en intégrant dans ses politiques la diversité culturelle et linguistique. Cet intérêt accordé au plura­lisme culturel fait partie des objectifs de l’OIF et répond à un intérêt fondamental pour l’Egypte, qui est de diversifier ses rela­tions extérieures et de ne pas compter sur une seule puissance étrangère, en particulier les Etats-Unis. L’objectif étant d’élargir sa liber­té d’action et sa marge de manoeuvre interna­tionales. Pour une puissance régionale comme l’Egypte, il est de son intérêt de limi­ter l’hégémonie d’une seule puissance sur ses relations étrangères ainsi que sur les interac­tions régionales et internationales. Le renfor­cement des organisations régionales et inter­nationales que ne dominent pas les Etats-Unis, dont l’OIF, concourt au même objectif.

L’action en faveur de la diversité culturelle et linguistique contribue également à la réali­sation d’un intérêt national de l’Egypte qui est la défense de l’identité, du patrimoine culturel et de la langue arabe en tant que composante de cette identité. Contrairement à une idée reçue, l’objectif de la Francophonie n’est pas seulement de diffuser la langue française mais aussi d’aider les autres lan­gues et cultures à se préserver face à l’hégé­monie de l’anglais. L’OIF a compris que la résistance à la domination rampante de l’an­glais était une bataille perdue si elle est lan­cée uniquement au nom et en faveur du français, et qu’une alliance nouée avec les autres langues et cultures était seule capable de former le meilleur rempart à l’hégémonie de l’anglais. C’est ainsi que la francophonie a intégré dans ses objectifs la défense des autres langues ainsi que le multiculturalisme et le multilinguisme. Cette politique a encou­ragé plusieurs pays non francophones à adhé­rer à l’OIF.

La participation de l’Egypte aux activités défendant le pluralisme culturel et linguistique et l’établissement d’un dialogue entre les cultures et les civilisations contribuent à corri­ger les images véhiculées par les médias occi­dentaux sur les pays arabes et l’islam. Elle permet également la diffusion des principes de tolérance, d’acceptation de l’autre et d’ouver­ture aux autres cultures. Ce sont tous des inté­rêts égyptiens, arabes et islamiques importants.

En outre, l’adhésion de l’Egypte à la Francophonie lui réalise une série d’intérêts politiques et économiques importants, notam­ment le rapprochement avec les 31 pays afri­cains francophones membres de l’OIF, dont certains sont parmi les économies les plus puissantes du continent. C’est ainsi qu’elle est devenue le siège de l’Université Senghor (Léopold Cedar Senghor est un ancien prési­dent du Sénégal et l’un des pères fondateurs du Mouvement francophone). Créée sur déci­sion du Sommet de la francophonie à Dakar en mai 1998, l’université a été inaugurée en octobre 1999 à Alexandrie. C’est l’institution éducative de base de l’OIF, qui accueille chaque année des centaines d’étudiants africains titulaires de diplômes universitaires afin de renforcer leurs capacités dans les domaines nécessaires à la promotion du développement économique et social de leur pays, tels que la bonne gouvernance, la gestion des projets, la nutrition, la santé, l’environnement et la culture. Le choix de l’Egypte pour accueillir l’université renforce son rôle en Afrique et lui confère une importante dimension en faveur du développement du continent.

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