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Offensive de charme russe en Afrique

Mardi, 12 mars 2019

Après une période d’éclipse à la suite de l’effondrement de l’Union sovié­tique, la Russie est de retour en Afrique. Dans son activisme retrouvé, Moscou est guidé par des intérêts géoéconomiques et géostratégiques, nés de la riva­lité retrouvée avec l’Occident et exacerbés par les sanctions visant à l’isoler à la suite de la crise ukrainienne en 2014. Ainsi, la Russie se positionne en Afrique en contrepoids aux puissances occidentales, dans le but de réduire leur hégémonie et d’instaurer un monde multi­polaire.

L’engouement pour l’Afrique, au tournant du XXIe siècle, des grandes puissances tradition­nelles en Occident, mais aussi des pays émergents comme la Chine, l’Inde ou le Brésil a sans doute joué un rôle d’entraîne­ment pour Moscou, qui ne vou­lait pas être à la traîne au moment où le pays cherchait justement à retrouver un rôle et un statut de rang mondial. L’engagement massif de la Russie dans les missions de maintien de la paix des Nations-Unies en Afrique offre un exemple patent de son regain d’intérêt pour le continent, où elle engage des Casques bleus dans plusieurs zones de crise en République démocratique du Congo, Côte d’Ivoire, Ethiopie, Erythrée, Soudan, Soudan du Sud et Libéria, plus nombreux que ceux des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de la France réunis.

Le retour de la Russie en Afrique se manifeste sur plu­sieurs plans, notamment écono­mique et militaire. A l’instar des autres grandes puissances qui se ruent sur l’Afrique, la Russie a cherché à nouer des partenariats économiques pour avoir accès aux énormes ressources natu­relles africaines, notamment le gaz naturel et le pétrole, profiter des bonnes performances du continent, dont celles des « lions africains », et pour écouler ses produits. Au niveau de l’investissement et des échanges commerciaux, et mal­gré des progrès importants, elle peine cependant à rivaliser avec les grandes puissances tradi­tionnelles et émergentes en rai­son des difficultés de son éco­nomie.

Le fait que la Russie main­tienne une présence écono­mique globalement modeste en Afrique masque cependant une autre dimension: Moscou cherche en particulier à s’im­planter dans le secteur énergé­tique africain afin de maintenir sa domination sur les approvi­sionnements énergétiques de l’Europe occidentale, dont elle assure environ 30%. Depuis le déclenchement de la crise ukrainienne, l’Europe cherche à échapper à cette hégémonie et à diversifier ses sources d’appro­visionnement. L’Afrique, dont la production de pétrole et de gaz naturel est en augmenta­tion, représente à ce titre une alternative énergétique pour les consommateurs européens. D’où la volonté de la Russie de s’y implanter. A cette fin, elle a conclu en 2006 un partenariat avec l’Algérie, premier produc­teur africain de gaz naturel, pour l’exploration et la produc­tion de cette ressource. La Russie est également un parte­naire majeur dans l’extraction et la production du pétrole en Angola, deuxième producteur africain du brut, après le Nigeria. D’autres accords d’ex­ploration et d’exploitation ont été conclus avec le Nigeria en 2009, l’Ethiopie en 2014 et le Soudan en 2015.

L’implantation de la Russie dans le secteur énergétique est renforcée et complétée par une politique offensive dans le sec­teur stratégique de la produc­tion de l’énergie nucléaire. S’appuyant sur une position pri­vilégiée dans ce secteur aux membres restreints, née des coûts très compétitifs qu’elle offre, la Russie est parvenue en deux ans à signer deux contrats de construction de centrales nucléaires avec deux poids lourds du continent: l’Egypte en mai 2016, pour 25 milliards de dollars, et le Nigeria en octobre 2017 pour 20 milliards de dollars.

Offensive de charme russe en Afrique
Le président russe, Vladimir Poutine, et son homologue zimbabwéen, Emmerson Mnangagwa. (Photo : Reuters)

Si les intérêts recherchés par Moscou sont désormais d’ordre économique, et dénués de considérations idéologiques, ils sont largement motivés par des considérations géostratégiques. Ceci est devenu particulière­ment évident après l’imposition de sanctions américaines et européennes en 2014 à la suite de la crise en Ukraine et la volonté manifestée par l’Occi­dent d’isoler politiquement la Russie. Dans cette optique, Moscou défend devant ses interlocuteurs africains, qui subissent le diktat des institu­tions monétaires internatio­nales, la nécessité de mettre un terme à l’hégémonie des Etats-Unis et de l’Europe sur le sys­tème financier international et à leur rôle prépondérant au sein de ses principaux instruments, le Fonds monétaire internatio­nal et la Banque mondiale.

Dans son réengagement sur le continent africain, la Russie offre à des puissances régio­nales choisies, dont celles qui se trouvent sous la coupe de pressions occidentales, un sou­tien multiforme, politique, éco­nomique et militaire, dénué de conditionnalité. Du point de vue des régimes concernés, les offres de soutien et de coopéra­tion de la Russie, qui cherche à gagner du terrain au détriment de l’Occident, sont les bienve­nues car elles leur permettent d’échapper aux pressions amé­ricaines et européennes et ren­forcent leur pouvoir de négocia­tion face à l’Occident.

C’est pourtant dans le domaine militaire qu’il faut aller chercher la marque la plus saillante du come-back russe en Afrique. La Russie est, de loin, la première exportatrice d’armes sur le continent, avec 39% des importations afri­caines dans la période 2013-2017, suivie par la Chine (17%) et les Etats-Unis (11%), selon les chiffres de l’Institut interna­tional de recherche sur la paix de Stockholm. Au niveau régio­nal, l’Afrique est le deuxième marché au monde pour les exportations russes d’armement en 2013-2017, avec 13%, après l’Asie et l’Océanie (66%), mais avant le Moyen-Orient (11%) et l’Europe (6,2%). Deuxième exportatrice d’armes dans le monde, avec 22% de parts de marché, après les Etats-Unis (34%), la Russie entend bien exploiter son avantage relatif dans ce domaine pour mieux pénétrer le continent africain et asseoir une influence renouve­lée.

Dans le secteur militaire, Moscou s’appuie sur des pays pivots ou des puissances régio­nales, tels que l’Angola, le Nigeria, l’Ethiopie ou l’Afrique du Sud, mais aussi le Soudan et, dans le nord de l’Afrique, l’Al­gérie et l’Egypte. Il bénéficie ici d’une longue tradition de coopération militaire entre l’ex-Union soviétique et certains de ses anciens alliés africains. C’est le cas avec l’Algérie, l’Egypte et l’Angola.

Une autre raison de s’intéres­ser à l’Afrique est que la Chine, naguère première importatrice d’armes russes dans le monde, produit de plus en plus ses propres armes et a réduit consi­dérablement ses importations en provenance de Russie. Cette tendance devrait se poursuivre, poussant Moscou à chercher acti­vement des alternatives à cette baisse continue et prévisible des achats de la Chine qui est devenue, elle-même, un concur­rent.

La Russie exploite éga­lement les tensions sur­venues entre les Etats-Unis et certains de ses alliés africains pour faire avancer ses propres inté­rêts. Moscou a ainsi pro­fité du refus de Washington de vendre au Nigeria des hélicoptères d’attaque Cobra destinés à combattre le groupe terroriste Boko Haram, pour vendre ses propres hélicoptères. La Russie a également remplacé les Etats-Unis dans la for­mation des forces spé­ciales nigérianes, char­gées de combattre cette organisation islamiste.

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