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L’Europe et la migration irrégulière en Méditerranée

Lundi, 18 février 2019

Les dirigeants de la Ligue arabe et de l’Union Européenne (UE) tiendront, les 24 et 25 février à Charm Al- Cheikh, en Egypte, leur premier sommet destiné à rapprocher leurs positions sur une large palette de questions régionales et internationales, allant des conflits en Syrie, en Libye et au Yémen au processus de paix au Proche-Orient, au terrorisme et à la migration irrégulière en Méditerranée, en passant par l’investissement dans le monde arabe, le multilatéralisme et le changement climatique.

Bien qu’elle soit drastiquement tombée de plus d’un million de personnes ayant atteint le sol du vieux continent en 2015 à moins de 140 000 en 2018, selon les chiffres de l’Onu, l’immigration irrégulière via la Méditerranée demeure une question d’inquiétude majeure pour les Etats européens. Ceux-ci cherchent à trouver un terrain d’entente avec leurs voisins arabes du pourtour méditerranéen, qui sont des pays de transit et d’origine des migrants. Les gouvernements de l’UE se présentent cependant au sommet de Charm Al-Cheikh en ordre dispersé sur la façon de s’attaquer au problème.

Le 4 février, lors de la réunion préparatoire au sommet des ministres des Affaires étrangères des pays participants, tenue à Bruxelles, la Hongrie a bloqué la rédaction d’une déclaration commune destinée à servir de base aux négociations de Charm Al- Cheikh en raison de divergences de longue date entre son strict programme anti-immigration et les politiques plus libérales des grands pays européens, telles que l’Allemagne et la France.

L’exacerbation de la crise migratoire pendant les quelques dernières années avait entraîné de profondes divisions entre les membres de l’UE et favorisé l’accession au pouvoir de partis et mouvements nationalistes et populistes de droite dans certains pays d’Europe, qui s’opposent fermement à l’immigration et veulent fermer leurs frontières aux personnes venant d’Afrique et du Moyen- Orient. En 2015, la Hongrie a installé des barrières sur ses frontières avec la Serbie et la Croatie pour empêcher l’entrée des migrants.

L’Italie a pour sa part bloqué à plusieurs reprises l’action des agences humanitaires opérant en Méditerranée qui cherchent à secourir des réfugiés en détresse qui tentent de rejoindre l’Europe à bord de bateaux de fortune. Cette coalition de gouvernements anti-immigration comprenant la Hongrie, l’Italie, la Pologne et la majorité des Etats de l’Europe de l’Est a rendu difficile la formulation d’une politique européenne commune sur le sujet.

Les dirigeants européens étaient cependant parvenus, le 29 juin dernier, à un dénominateur commun sur la question migratoire, sans pouvoir toutefois régler les questions de fond. Pour satisfaire l’Italie, qui reçoit sur son sol l’essentiel des migrants, les Etats membres ont accepté d’envoyer les migrants sauvés en Méditerranée dans des « centres de contrôle » répartis sur l’ensemble du territoire de l’UE, dans des lieux à déterminer et uniquement dans les pays qui se portent volontaires pour les accueillir.

Un « traitement rapide » permettrait de séparer les migrants économiques des réfugiés bénéficiant d’un potentiel droit d’asile. Pour ménager les gouvernements de l’Europe de l’Est, les dirigeants ont décidé qu’aucune mesure de relocalisation des migrants ne serait obligatoire. Ils ont également soutenu des mesures visant à mieux contrôler les frontières extérieures de l’UE, dont l’octroi d’assistance financière à des pays tels que la Turquie et le Maroc pour aider à empêcher les migrants de partir pour l’Europe, et la création de « plateformes de débarquement » pour demandeurs d’asile politique dans des pays du Sud de la Méditerranée.

Les demandeurs seraient retenus dans ces « centres contrôlés », en attendant que leurs dossiers soient traités par l’UE. Les pays arabes d’Afrique du Nord rejettent cette proposition car elle équivaudrait à déplacer le problème de l’accueil des migrants sur leur sol.

L’Europe et la migration irrégulière en Méditerranée
(Photo:AFP)

La migration irrégulière en Méditerranée est une question multidimensionnelle qui ne date pas d’hier. L’afflux de centaines de milliers de réfugiés syriens ces dernières années, notamment en 2015, l’a rendue urgente, mais le problème est bien plus vaste que le conflit en Syrie et concerne également des dizaines de milliers de personnes déplacées d’Iraq, d’Afghanistan, du Pakistan, mais surtout d’Afrique subsaharienne : Soudan, Erythrée, Ethiopie, Somalie, Nigeria, Côte d’Ivoire, Guinée et pays du Sahel, comme le Niger, le Sénégal et le Mali, et, dans une moindre mesure, des pays d’Afrique du Nord.

L’UE porte un intérêt particulier aux Etats arabes de l’Afrique du Nord en tant que pays de transit et d’origine de la migration vers l’Europe depuis le déclin de l’afflux migratoire traversant la Méditerranée orientale via la Turquie et la mer Egée — principale voie de transit pendant la crise de 2015 — à la suite de l’accord conclu avec Ankara en avril 2016.

Depuis, l’Europe a concentré ses efforts sur la rive sud de la Méditerranée, en particulier la Libye, qui constitue désormais la principale porte d’entrée des migrants vers l’Europe. Plus de 80 % d’entre eux seraient partis de ce pays, où les réseaux de passeurs profitent de l’état de guerre civile et de l’absence d’un pouvoir central capable de contrôler les frontières.

La politique européenne de lutte contre l’immigration clandestine en Méditerranée se résume en une série d’actions complémentaires basées sur l’idée de financer des programmes de développement dans les pays d’origine afin d’encourager les migrants potentiels à rester dans leur pays et de renforcer la capacité des gouvernements de ces pays et de ceux de transit à mieux surveiller les frontières et à traquer et démanteler les réseaux de trafic de migrants.

En d’autres termes, l’Europe propose l’octroi d’une assistance financière en échange de l’engagement des gouvernements des pays concernés à prendre des mesures concrètes pour réduire les flux migratoires.

La principale initiative de l’Europe en ce sens était la signature d’un mémorandum d’entente entre la Libye et l’Italie, le 2 février 2017, en vertu duquel cette dernière et l’UE se sont engagées à financer la création de camps de détention des réfugiés et migrants en Libye, gérés par le gouvernement d’entente nationale. L’accord, signé par le premier ministre italien Paolo Gentiloni et son homologue libyen Fayez Al-Sarraj, prévoit de retenir les migrants dans ces camps — dont certains étaient déjà en place — jusqu’à leur expulsion ou leur retour volontaire dans leur pays. Cet accord est dénoncé par les organisations de défense des droits de l’homme, dont le Haut-Commissariat de l’Onu aux droits humains, en raison des conditions inhumaines dont lesquelles sont retenus les migrants. Or, l’UE cherche à reproduire cet accord avec d’autres pays du Sud de la Méditerranée, ce que refusent ces derniers.

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