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Quelles politiques arabes de l’Europe ?

Lundi, 11 février 2019

Alors que l’Union Européenne (UE) est un partenaire écono­mique majeur du monde arabe, son action en matière de politique étrangère peine à se faire sentir dans la multitude de conflits que connaît la région. A vrai dire, il est diffi­cile de parler d’une politique européenne commune vis-à-vis du monde arabe. Malgré les ten­tatives de l’UE de parler d’une seule voix à l’étranger et d’adop­ter une politique de défense com­mune, les pays membres n’ont pas réussi à poursuivre une poli­tique unifiée en raison d’intérêts nationaux divergents et de leur refus d’abandonner leur souve­raineté en matière d’action exté­rieure, en particulier dans les questions importantes touchant à leur sécurité nationale.

Cela a donné lieu à une dualité du rôle de l’Europe dans le monde arabe, qui finalement affaiblit son action chez ses voi­sins du Sud de la Méditerranée. Alors que les institutions de l’UE avaient élaboré une stratégie et des politiques communes, inéga­lement efficaces, à l’égard du monde arabe dans les domaines politique, économique et socio­culturel, les Etats membres, notamment les plus puissants, poursuivent parfois des poli­tiques contraires à celles adop­tées par l’UE, dans les questions importantes de politique et/ou de sécurité. De façon générale, les Etats européens, géographique­ment proches du monde arabe, plus affectés par les évolutions politiques et sécuritaires de ce dernier, et qui ont les moyens de puissance nécessaires, comme la France ou l’Italie, agissent par­fois en dehors du cadre de l’UE, ou la précède, et exercent dans la région des rôles plus actifs que ceux des Etats éloignés géogra­phiquement, comme l’Allemagne et les pays scandinaves, dont les intérêts sont davantage liés à l’Europe de l’Est.

Le conflit au Yémen donne un bon exemple de disparité entre les positions de l’UE en tant qu’institution et celles des Etats membres. Alors que la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, avait exprimé l’oppo­sition de l’UE à l’intervention militaire de la coalition interna­tionale dirigée par l’Arabie saou­dite en mars 2015, avertissant des « graves » répercussions régio­nales de cette ingérence au Yémen et soulignant qu’une « action militaire n’est pas une solution », l'Angleterre et la France avaient annoncé leur sou­tien aux opérations militaires contre les rebelles houthis. Et ce n’est qu’après le retournement de la position des Etats-Unis en faveur d’un arrêt des hostilités, exprimé par le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, le 30 octobre der­nier, que la ministre française des Armées, Florence Parly, a estimé que l’intervention de la coalition emmenée par Riyad était « sans issue », et qu’il est temps qu’elle cesse. Londres est, par contre, resté sur sa position, la première ministre britannique, Theresa May, n’ayant pas soutenu les appels de Washington à la cessa­tion immédiate des combats. Tout en appuyant les appels à la « désescalade », elle a souligné que son gouvernement restait convaincu qu’un cessez-le-feu ne fonctionnerait que s’il existait un accord politique entre les parties belligérantes.

Quelles politiques arabes de l’Europe
A Saudi-led la destruction reste encore de grande envergure au Yémen.

L’action de l’UE dans le monde arabe fait partie de la « Politique européenne de voisinage » mise en place par la Commission euro­péenne en 2003 et qui vise à ren­forcer les relations avec les pays du Sud de la Méditerranée et de l’Europe de l’Est. L’objectif de resserrer les liens avec le Sud méditerranéen est historiquement le fruit du processus dit de Barcelone, qui a établi le « parte­nariat euro-méditerranéen » en 1995. Ce partenariat a ensuite été intégré à la politique européenne de voisinage en 2003, puis à « l’Union pour la Méditerranée » en 2008. Cette dernière, lancée à l’initiative de la France, com­prend les 28 pays de l’UE et 15 pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée.

Malgré les différentes formes ou structures adoptées par l’Eu­rope pour gérer et renforcer ses relations avec les pays du Sud de la Méditerranée, les objectifs res­taient les mêmes : promouvoir l’intégration économique des deux parties, afin de créer une zone de libre-échange et un espace de paix, de stabilité et de prospérité économique fondé sur le respect de l’Etat de droit et l’exclusion de l’usage de la force. Pour atteindre ces objectifs, l’UE a mis en place un ensemble d’ins­truments dans trois domaines : politique-sécurité, économie-commerce et socioculturel. Mais les instruments les plus impor­tants et les plus efficaces sont ceux de la coopération écono­mique et commerciale, « accords de partenariat », qui constitue le principal domaine d’action de l’UE. Cet état de fait s’explique par les succès du projet européen dans le domaine économique, qui ont amené l’UE et les grandes puissances européennes à croire en l’impact — un peu exagé­ré — de la coopération écono­mique sur l’introduction des changements souhaités dans les pays du Sud de la Méditerranée.

Dans le cadre de sa politique du voisinage envers le Sud méditer­ranéen, l’UE cherche à servir deux groupes d’intérêts fonda­mentaux. Le premier, à court et à moyen termes, vise à empêcher l’extension vers l’Europe des effets négatifs des conflits et de l’instabilité dans le monde arabe, notamment le terrorisme, les réfugiés et l’immigration clan­destine. Le deuxième groupe, à long terme, relève de ce que l’UE appelle sa « politique étrangère structurelle », dont le but est d’introduire dans les pays du Sud de la Méditerranée des change­ments structurels en faveur de la démocratie, le pluralisme poli­tique, la liberté d’expression, l’Etat de droit, le respect des droits de l’homme et l’économie du marché. En somme, il s’agit d’exporter le modèle politique, économique, social et culturel européen vers les pays arabes.

Les soulèvements populaires, qui ont déferlé sur plusieurs pays arabes en 2011 et leurs répercus­sions en Europe, ont conduit à la révision de la politique de voisi­nage à l’égard des pays de la Méditerranée. L’UE a ainsi pris conscience de la nécessité d’adop­ter une politique plus souple et davantage diversifiée pour répondre aux différents besoins des pays arabes, dont les condi­tions politiques, économiques, sociales et culturelles ne sont pas identiques. C’est dans ce cadre que l’UE a introduit le nouveau principe de « plus pour plus », un mécanisme d’encouragement qui récompense financièrement les progrès réalisés en matière de réformes démocratiques, dont la Tunisie est le premier bénéficiaire.

Cependant, l’impact le plus décisif des soulèvements arabes sur la politique européenne de voisinage est la prédominance des préoccupations sécuritaires, notamment l’extension du terro­risme et l’afflux de réfugiés de Syrie et d’autres pays, reléguant au second plan les questions de démocratie et de droits de l’homme. Cet effet est bien plus visible dans les prises de position et les politiques des grandes puis­sances européennes que dans celles de l’UE. Ce qui montre une fois de plus le décalage entre « l’institution européenne » et les politiques nationales des Etats membres, et la difficulté pour l’Europe de parler d’une seule voix.

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