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Les mutations du marché pétrolier

Dimanche, 02 décembre 2018

Les pays importateurs et exporta­teurs de pétrole sont dans l’expec­tative, à la veille de la réunion de l’Opep les 6 et 7 décembre à Vienne. L’Organisation des pays exporta­teurs de pétrole doit notamment décider d’une probable baisse de production entre 1 et 1,4 million de barils par jour (mbj) afin d’enrayer la baisse des prix, due à une sura­bondance de l’offre.

L’Arabie saoudite, plus gros exportateur de brut dans le monde et chef de file de l’Opep, a porté sa production en novembre dernier à un niveau record, entre 11,1 et 11,3 mbj. Ses décisions sur l’augmentation et la baisse de la production ont un impact décisif sur les prix du marché et sur les décisions des autres grands producteurs et exportateurs de pétrole. L’Arabie saoudite faisait l’objet depuis quelques mois des pressions des Etats-Unis pour qu’elle augmente sa production afin de faire baisser les prix et répondre à la demande après la baisse prévue de la production de l’Iran, sous la coupe de sanctions américaines contre son industrie pétrolière depuis le 4 novembre. Riyad était depuis longtemps par­tisan de l’imposition de sanctions à l’Iran en raison de son programme nucléaire et de sa politique dans le monde arabe. La position vis-à-vis de la République islamique consti­tuait un contentieux majeur avec la précédente Administration américaine du président Barack Obama, qui avait signé avec Téhéran un accord sur son programme nucléaire en juin 2015, entraînant la levée des sanctions qui la frappaient depuis 2002. Le retrait des Etats-Unis, sous le président Donald Trump, de l’accord en mai dernier, a donné satisfac­tion à l’Arabie saoudite.

Cette dernière s’est entendue en avril der­nier avec la Russie, premier producteur mon­dial d’or noir, pour accroître leur production afin de pallier la prévisible baisse de la pro­duction iranienne. En acceptant d’accroître sa production, Moscou était mû par le désir d’augmenter ses revenus de l’exportation de pétrole et de gaz naturel. Ceux-ci ont quintuplé en 2018 grâce notamment à la hausse des prix, produisant pour la première fois depuis 2011 un budget excéden­taire de 0,45% du Produit Intérieur Brut (PIB), alors que les prévisions en 2017 donnaient le budget russe déficitaire de 1,3 % du PIB. L’accord russo-saoudien sur l’augmentation de la produc­tion a eu lieu dans le cadre de discussions bilatérales bien avant sa ratification formelle par la conférence de l’Opep puis par les pays non membres de l’organisa­tion en juin 2018.

Cette entente russo-saoudienne traduit la transformation qu’a subie le marché pétro­lier pendant les quelques dernières années, avec la montée en puissance du rôle des grands producteurs non Opep dans la déter­mination de la production et des prix. Il s’agit en premier de la Russie qui mène les principaux producteurs hors Opep. Ceux-ci, au nombre de 10, se réunissent régulière­ment avec les 15 membres de l’Opep, au sein d’un comité de suivi ministériel conjoint Opep-non Opep, créé le 30 novembre 2016, et dont la première réunion s’est tenue le 10 décembre de la même année au siège de l’organisation à Vienne. Il s’agit également des Etats-Unis, troisième producteur mon­dial qui, bien que non membre de ce comité, pèsent lourd sur le marché par leur production, sur­tout depuis le récent accroisse­ment sensible de leur production du pétrole de schiste, ainsi que par leur décision d’imposer des sanctions sur l’industrie pétro­lière de l’Iran, membre de l’Opep. Sans parler du poids de son économie, la première au monde.

Cette troïka pétrolière, compo­sée de l’Arabie saoudite, de la Russie et des Etats-Unis, a fait déplacer de facto, grâce à l’accroissement de sa production réunie, le centre de gravité du marché en dehors de l’Opep. En 2017, elle a produit 36 mbj de brut, ce qui équivalait à 39% du total mon­dial, contre 27 mbj pour le reste de l’Opep, ou 30% du total mondial. La production de la troïka, qui connaît la plus forte croissance, devrait dépasser les 40% en 2018, tandis que celle du reste de l’Opep tombera en des­sous de 30%.

L’Arabie saoudite et la Russie, qui ont étroitement coordonné leur politique de pro­duction en 2017-2018, constituent désor­mais le noyau central du processus décision­nel et agissent respectivement en tant que dirigeants de facto de l’Opep et des produc­teurs hors Opep. Ainsi, la politique de pro­duction au niveau mondial est décidée par des consultations régulières entre Riyad et Moscou qui, au demeurant, tiennent compte des exigences diplomatiques et des réactions attendues des Etats-Unis. D’autres produc­teurs au sein de l’Opep et hors Opep se joi­gnent ensuite aux décisions prises par Riyad et Moscou. Il s’agit en premier lieu des Emirats arabes unis et du Koweït (membres de l’Opep) et d’Oman (pays non membre de l’organisation) qui se sont toujours montrés disposés à ajuster leur production sous le leadership saoudien et russe. La production réunie de la troïka et de ces trois pays du Golfe représente près de la moitié de la pro­duction mondiale du brut.

Cette évolution a marginalisé l’Opep qui a perdu de son pouvoir décisionnel sur le mar­ché mondial du pétrole. En effet, la baisse relative de la part de la production de l’orga­nisation sur l’ensemble de la production mondiale est l’effet conjugué de deux chan­gements: la hausse de la production des membres de la troïka et la baisse de la pro­duction de quelques membres de l’Opep, notamment le Venezuela, en raison de la mauvaise gestion et de la corruption, et l’Iran, membre fondateur de l’organisation et deuxième membre en importance dans les années 1980, à cause des sanctions améri­caines. Ainsi, l’Opep, hors Arabie saoudite, n’a produit que 15% seulement de l’aug­mentation de la production mondiale du pétrole entre octobre 2017 et octobre 2018. Ces évolutions ont modifié les rapports de force sur le marché mondial du pétrole au désavantage de producteurs historiquement importants de l’Opep tels que l’Iran, le Venezuela ou le Nigeria, dont la production a également baissé en raison de difficultés internes.

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